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  • : Les poudreurs d'escampette sont des conteurs, des rêveurs, des plumes de grand talent, des débutants, bref des fondus de mots qui ont envie de partager leur imaginaire. Ils se rencontrent dans la convivialité sur un atelier animé par Cath et Emma, pour écrire et échanger autour de deux propositions mensuelles ; ils vous y accueillent volontiers si vous partagez leur passion
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Lundi 16 mars 2009

 Gros Bill. Joëlle
                                                                                             

             Quelques minutes de répit avant l'arrivée des invités, un doigt de porto, une bûche dans la cheminée et une photo retrouvée qui parle toute seule...  

Nous sommes tous réunis, Maman est de retour, un paquet blanc dans les bras.

Cet été là, Mamie était venue à la maison s'occuper de Papa, de moi et de Gros Bill. Je savais bien qu'il se préparait quelque chose ou quelqu'un... J'allais avoir un petit frère.

Depuis quelque temps, Maman était devenue très moche et avait toujours envie de faire pipi, ça faisait rire tout le monde ! Elle avait le visage constellé de tâches brunes et portait bas un ventre que je jugeais effrayant. Je rêvais souvent qu'un Alien allait crever cette peau de tambour qu'elle exhibait comme un trophée !  Papa la couvait littéralement jusqu'à en négliger mes devoirs et ses obligations. La chambre d'amis était devenue nursery...

« Nursery » je n'avais jamais entendu ce mot, j'avais demandé à la maîtresse ce qu'il signifiait. Mes pires craintes étaient bien fondées : une nursery était une pièce toute entière dédiée à un bébé à peine plus gros qu'un gigot. Du mur au plafond, la chambre était tapissée d'un papier peint melliflu : des moutons floconneux y chevauchaient des nuages adipeux. La moquette immaculée m'effrayait, elle me montait aux chevilles, j'avais l'impression qu'elle allait m'aspirer dans ses filaments laineux. Je détestais d'emblée cette pièce relookée premier âge qui sentait le talc et la peinture fraîche ! Je regrettais la vraie chambre d'amis, laquée de vermillon et toujours pleine d'amis.

C'est une petite sœur qui est arrivée, Chloé ils l'ont appelée. Si le petit frère était venu, il se serait prénommé Colin ! Tout ça à cause d'un livre : « l'écume des jours » que Maman venait tout juste de terminer. Papa, écolo avant l'heure et toujours plein de références avait dit, « ce prénom vient du Grec, il signifie l'herbe naissante ou la verdoyante. C'est bon pour la planète un prénom pareil ! »

Rien à voir avec mes jolis poupons aux joues roses cette Chloé ! La loupiotte était du genre pomme reinette oubliée dans la neige, rougeâtre, fripée, racornie. Elle criait beaucoup et puait plus encore.

Je m'appelle Pauline, j'ai six ans. Je suis surdouée, mes parents disent que je pense trop...

Pourquoi ils ont voulu une autre petite fille ? Pourquoi je ne leur suffis plus ? C'est à n'y rien comprendre parce que cette sœur malodorante ne dort pas de la nuit et a beaucoup de mal avec ses coliques de jour !

Mes parents sont-ils devenus sourds, aveugles et décervelés ? C'est l'effet bébé en général ou l'effet Chloé en particulier ? Il faut que j'enquête à la récré, il y a sûrement des copines qui connaissent ça par cœur ! Elles m'éclaireront sur ce passage à l'état d'aînée... celui de grande sœur, celle qui montre le chemin, qui se contente de restes affectifs, de nuits trop courtes, de promiscuité ! Celle que l'on regarde à peine parce qu'elle n'a plus de couches. Chloé je te hais... pour ce que tu m'obliges à éprouver !

Cette nuit, vers les trois heures, le bébé a piqué une crise, je crois qu'il avait faim... mais Laurence Pernoud a écrit dans le livre que maman apprend par cœur, qu'il ne fallait pas donner à manger la nuit aux nourrissons. Chloé s'en fout des grands principes psycho-pédiatriques, elle a donc hurlé en boucle jusqu'à point d'heure. Mes parents se sont levés six fois chacun... ça n'a rien donné. Moi, je suis sortie de mon lit une fois, une seule ! Je suis allée chercher un pichet d'eau dans la cuisine et je l'ai versé sur la tête du marmot hurleur. Chloé a suffoqué un moment, s'est mise à gesticuler et s'est endormie d'un coup.

J'ai continué pendant plus d'une semaine à arroser le gigot grognon au premier couinement nocturne... La petite se débattait un instant puis s'endormait comme une masse !

Nous étions en juillet, il faisait chaud. Au petit matin et premier biberon Maman nous sortait son sempiternel « elle est toute trempée cette petite, qu'est-ce qu'elle transpire ! Mais au moins elle fait ses nuits ! Pauline a été insomniaque jusqu'à dix-huit mois. Elle a commencé à bien dormir lorsque nous avons adopté Gros Bill ! »

Choc émotionnel salutaire !  Bouvier bernois molossoïde et hirsute de soixante kilos ou carafe d'eau glacée, même combat !  C'était si simple de calmer un bébé...

Cette petite sœur me gâtait la vie. Seule ma grand-mère l'avait compris : « tes parents t'aiment ma Pauline mais c'est difficile un nouveau-né, tu ne dois pas être jalouse, un jour tu ne pourras plus te passer de la pitchoune ! »

Je la haïssais, je la trouvais sale, incontinente, paresseuse, baveuse, léthargique. Le seul souci était que cet enfançon commençait à ne plus être laid ! Chloé avait d'immenses yeux céruléens et un fin duvet de poussin du jour sur son crâne rose. Quand elle cessait de crier elle souriait, toutes gencives dehors, elle commençait à me connaître et me tendait les bras.

 Si ma petite sœur commençait à devenir jolie et gentille j'étais perdue, tout le monde allait l'adorer !

J'en vins à la pincer, lui donner des gifles, lui cacher ses tétines, mettre du sel dans la poudre de lait... Je lui infligeais mille tourments alors qu'elle continuait à me gratifier de ses sourires confiants et édentés.

J'en voulais à mes parents, je me vengeais. Je faisais pipi au lit avec une régularité monomaniaque. Je ne m'intéressais  plus à l'école et laissais de côté mes grands principes d'hygiène et de propreté. De soigneuse je devins négligée, de policée, grossière et agressive. Je provoquais, à tout propos.  J'étais devenue une petite fille à idées noires et Chloé était couverte de bleus...

Ce matin-là, Maman avait laissé ma petite sœur au salon, sur sa couverture. J'étais chargée de surveiller le bébé. J'avais déjà donné une gifle et marché sciemment sur la main de ma soeur mais Chloé n'avait pas donné suite. Elle rampait vers un objet non identifié que je reconnus trop tard : l'os en buffle de Gros Bill !

Le chien se précipita sur la gamine et la saisit à la gorge. Le bébé de huit mois roula sur lui-même en hurlant. L'énorme bête l'écrasait de tout son poids. La boite à coudre de maman était sur la table basse, à portée de mains. Je l'ouvris sans réfléchir et me saisissant d'une grosse aiguille, je la piquais d'un coup dans la cuisse du Gros Bill. Le chien poussa un hurlement de douleur, se retourna vers moi, montra les dents et s'enfuit en couinant dans les jambes de Maman qui arrivait affolée.

Je me mis dès lors à adorer Chloé qui me le rendit bien et devins à compter de ce jour, la petite mère de ma sœur...

Gros Bill fut confié à ma grand-mère, ils pesaient tous deux le même poids, est-ce la raison pour laquelle ils vécurent ensemble une vie longue et heureuse ?

               J'attends Chloé et sa famille. Ils ne vont plus tarder maintenant. J'ai jeté cette photo dans la cheminée, une flamme dorée l'a dévorée d'un coup. Je vais sortir le champagne du frigo. Nous fêtons aujourd'hui les quarante ans de ma sœur. Elle a déjà une petite fille de six ans, Ninon, et aura la seconde, Manon, en  octobre.

 

 

Par poudreurs d'escampette
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