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  • : Les poudreurs d'escampette sont des conteurs, des rêveurs, des plumes de grand talent, des débutants, bref des fondus de mots qui ont envie de partager leur imaginaire. Ils se rencontrent dans la convivialité sur un atelier animé par Cath et Emma, pour écrire et échanger autour de deux propositions mensuelles ; ils vous y accueillent volontiers si vous partagez leur passion
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Dimanche 15 mars 2009



La Bouchède. Ludmilla


               Antoine Barichon, Maire de la petite commune catalane de Saint Félicien, avait marié les Delport l'année de leurs trente ans. Avec le temps, ils sont devenus des amis fidèles. Les Barichon et les Delport, gros propriétaires agricoles, se réunissent dans les grandes occasions  familiales ou communales. Chez l'un, chez l'autre, c'est toujours chaleureux à tel point que ce dimanche 14 mai 2009 se trouvent rassemblées quatre générations.

Dans la propriété des Delport, baptisée « la Bouchède » à cause des haies de buis, Lucie est en effervescence depuis des jours. Liste des invités, préparation du menu et du plan de table, décor de la salle à manger et de la terrasse, argenterie à faire briller etc. Ce matin, veille de la grande journée, Lucie insiste pour qu'il aille lui aussi chez le coiffeur, pas question de voir ces boucles indisciplinées sur le col de sa chemise. Enfants, petits-enfants, frères et sœurs, belles-familles, amis, voisins et surtout les Barichon, des quatre coins de France ils arriveront pour fêter le trentième anniversaire de mariage d'Albert et Lucie !

Calme habituellement, elle sent monter l'inquiétude. Le menu plaira-t-il à tout le monde, le champ voisin suffira-t-il pour garer toutes les voitures, et s'il pleut ? Leurs enfants Claude et Julie s'occupent des photos, vidéos, musique et baby-sitter. Tout semble parfaitement orchestré sauf Albert qui fait de la résistance et refuse de répondre au téléphone, la seule mission qui lui ait été confiée.

  • - Allô! ... c'est bien toi? ... comme je suis contente que tu viennes, j'en parlais dernièrement avec mes enfants et ... mais non ... très simple tu verras... n'apporte rien et surtout pas de fleurs... midi, c'est ça, alors à demain!

Par la fenêtre ouverte, Albert a tout entendu et débarque en trombe dans le salon demandant à qui elle parlait. Sans se retourner, un peu troublée, elle arrange les fleurs du bouquet posé sur la table basse et lui répond que c'est Gaston et qu'il viendra. Décontenancé, il lui demande de quel Gaston il s'agit. Lucie fait la sourde oreille, elle est déjà dans le couloir qui mène à la cuisine avec quelques fleurs fanées.

La journée se déroule comme prévu, chacun affairé à sa tâche. À vingt-deux heures tout est en place, la table est dressée et les verres en cristal de Bohème brillent de leurs mille facettes.

Après quelques difficultés à s'endormir, Lucie se réveille ce matin joyeuse et pleine d'énergie. Albert si loquace d'habitude, fait la tête, marmonne, bougonne et rechigne à mettre une cravate. Il dit même vouloir être déjà à ce soir mais n'arrive pas à ternir l'humeur de Lucie, elle rayonne de bonheur et ce tailleur bleu pâle lui va à ravir.

Les invités commencent à arriver, les enfants courent partout devançant les parents chargés de cadeaux. Certains vont directement à la cuisine pour embrasser Lucie et proposer de l'aide pendant qu'on entend la petite voix aigüe de Lou, la fille de Claude, appeler « Bababoule ! Bababoule ! Il est où Bababoule ? »

Lucie lui demande de ne pas parler si fort, son papi n'est pas sourd et s'il ne répond pas c'est qu'il est occupé. Lou prend un air renfrogné et s'en va d'un pas militaire vers la haie de buis au fond du jardin pour y bouder.

Elle a raison cette petite se dit Lucie, où donc est Bababoule, surnom donné par Lou à son bavard de grand-père mais très vite on a besoin d'elle à la cuisine, il est temps de mettre les gigots au four et de remonter les bouteilles de rosé de la cave.

Soudain, le klaxon tonitruant d'une grosse cylindrée fait faire un demi-tour à tout le monde en direction de la grille du jardin. Une Lancia rouge s'arrête, personne n'en descend. Qui cela peut-il être ? Quelqu'un qui cherche son chemin sans doute. Lou, curieuse comme une belette,  a retrouvé son Bababoule et le tire par la main pour aller voir de plus près.

La vitre fumée descend. Inconnu. L'homme de fort belle allure mais intimidé, reste muet. Les invités affluent autour de la voiture que déjà Lou est repartie auprès de sa grand-mère. Sur son insistance, Lucie ôte son tablier, replace ses cheveux et toutes deux arrivent en courant. À voir la tête que fait sa femme, Albert croit reconnaitre ce monsieur mais c'était il y a des années. C'est bien Gaston, le jeune homme qui était venu chez Lucie lui offrir un bouquet de fleurs quelques mois avant leur mariage. Albert s'approche et lance :

  • - Vous le faites exprès ou vous êtes inconscient? Monsieur, cela ne se fait pas de débarquer ainsi, on est en famille. Décidément, vous avez de la constance mais aucune éducation! Si, si, je me souviens très bien, n'est-ce pas chérie que nous l'avions mis dehors? Mais dis quelque chose! On l'a bien mis dehors ce prétentieux qui t'offrait des fleurs? Il le savait qu'on allait se marier! Un ami ne fait pas ça, il y a des choses qui se respectent dans la vie. Et toi Antoine, tu rigoles? T'étais au courant ?

Lucie se contente de sourire à son mari, le laissant dans un embarras total, un grand moment de solitude qu'elle finit par abréger car la situation l'a attendrie.

  • - Eh! Mon cher Albert serait-il toujours jaloux? Te voilà bien ridicule de me faire une scène pareille devant tout le monde. C'était il y a trente ans, te rends-tu compte? N'est-ce pas mon cher Antoine, vous n'avez pas oubliénotre fou-rire à l'époque ?

L'assemblée, réunie autour de Gaston enfin sorti de sa Lancia, se met à rire sauf Lou qui s'est agrippée à la taille de son grand-père. On ne se moque pas de son Bababoule !

Lucie présente Gaston, accueilli avec grande sympathie et l'annonce que le Champagne est  servi provoque un joyeux mouvement vers la terrasse. Tout le repas se déroule parfaitement et dans la bonne humeur. Le gigot découpé par les mains expertes d'Albert est cuit à point, les pommes rissolées sont fondantes à souhait, le rosé du Roussillon a été très apprécié et les tartes aux fraises simplement sublimes.

À présent que les enfants sont occupés à jouer dehors, l'heure de boire le café arrive. Albert  martèle son verre de petits coups pour obtenir du silence.

  • - Mon cher ami Antoine, chers amis, bien chère famille, ma douce et fidèle épouse, je viens de comprendre une chose importante: je sais à présent ce que signifie la sagesse, c'est attendre avec bienveillance et continuer d'aimer, soi-même comme ceux qui nous aiment, au rythme de l'évolution de chacun. Je regrette la mésaventure incongrue et déplacée dont vous avez été témoins.

Lucie ma chérie, je te demande pardon et, comme tu le dis parfois, je suis resté impétueux trop longtemps, j'ai agi comme un adolescent incapable de réfréner son exubérance. Ce que tu as pris pour de la jalousie n'en est pas. C'est de l'amour ! Et même si cela peut surprendre, c'est de l'amour comme au premier jour. Tu me manquais déjà avant que je te connaisse et je ne saurais vivre sans toi.

Et vous Gaston, vous serez toujours le bienvenu à la Bouchède.

Un grand merci à tous pour cette excellente journée et rendez-vous la prochaine fois, chez toi mon cher Antoine !
fleurs de Raoul Dufy

Par poudreurs d'escampette
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