| Novembre 2009 | ||||||||||
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La curiosité est un vilain défaut. Tranquille, peinard, là-haut dans ma canopée, cueilleur-rongeur, avais-je encore ma grande queue en point d'interrogation ? Je ne me souviens plus. J'ai dû souffrir du syndrome de Darwin, je le comprends maintenant ; descendu de moi-même, j'ai entrepris une lente mais inéluctable évolution. De voltige à quatre mains en courettes à quatre pattes, puis deux pattes plus deux mains... Las ! La misère m'est tombée dessus en forme de questions, je me suis pris la tête. Suis-je ou pas ? Que suis-je ? Où vais-je ? à Quel étage ? Aïe ! ... Aïe ? Ah ? Je souffre ? Donc je suis ! Surtout si j'y pense. Je vis, donc je meurs... Terrible prise de conscience. La vie, la faim, la soif... la survie. Le désir. L'amour. Les affres. La mort...
La mort !
L'errance. De génération en génération, de branche en branche, de lignée en lignée, d'ère en ère, de chaos en chaos, j'ai traversé et colonisé l'univers à ma portée... Je suis le chemineau. L'homme qui marche. L'homme qui fuit. L'homme craintif et conquérant, l'homme superstitieux et volontaire qui se tue à vivre...
Et le septième jour - un jour est toujours le septième d'une série ou d'une
autre - j'ai créé Dieu, le Dieu unique. Dans le sable... dans ce sable brûlant de Samarie et des terres d'Israël, de Judée, à Bethléem et près du lac de Tibériade, où, assoiffé, je trimais pour
subsister. Sur ces terres peu fertiles, ma misère m'a poussé au délire, au mirage, à l'utopie, à l'espérance, au merveilleux. J'ai rêvé d'oasis généreuse où coule l'eau fraîche ; j'ai rêvé
d'abondance, de paradis ; j'ai rêvé d'un fleuve de vin et de lait et de miel ; j'ai rêvé de la manne céleste, qu'il en pleuve à plaisir, tous les jours sauf le samedi ; j'ai vu de
grands lits de soie où des hommes et des femmes font l'amour sans retenue et se promènent nus dans des jardins magnifiques plantés d'oliviers, de figuiers, de pommiers. Foison, satiété. Quiétude,
repos. Désir, plaisir, jouissance. Amour. J'ai créé Dieu pour mon bon plaisir. Et si c'est pas pour aujourd'hui, c'est pour demain, après ma mort. Pour ce repos éternel, j'accepterai. Pour
l'espérance. Pour le repos de mon âme, et pour la foi en la félicité thésaurisée par le sacrifice. J'accepterai de devenir et de rester l'humble tâcheron d'un quotidien âpre et tourmenté, pour la
promesse de lendemains délicieux qui jouent de la flûte au paradis...
J'ai créé mon Dieu à mon image et j'ai raconté mon conte quasi enfantin. Et ça a marché. Mieux qu'un péplum. Je lui ai inventé une nuit d'amour avec une vierge engrossée, sans déchirer l'hymen. Je lui ai dessiné un fils... Des colporteurs se sont approprié mes délires. L'affaire m'a échappé. L'idée était trop bonne. Tout ce que l'homme crée, l'homme le détruit. Et ça, c'est pas une bonne nouvelle. Mes frères et mes ennemis, mes semblables et mes dissemblables, mes pareils et mes non pareils s'en sont emparés. Pour le pire. Pour exploiter les crédulités à leur profit : influence, domination, pouvoir. Ils ont cassé ma chanson. Ils ont créé une religion. Deux. Trois. Quatre. Tant ! Et tant, qu'ils ont déchiré mon espoir de quiétude. Ils se sont fait des guerres atroces pour s'approprier ma fable. Ils ont enrégimenté mon imagination. Chacun y est allé de son violon... Ignace et Clément et Papias... et Marc et Mathieu et Luc. Et Jean, l'épileptique, tombé de cheval sur le chemin de Damas... Et Mahomet et Martin (Luther)... tous des sectaires, et tous ceux qui les suivent, des fous de Dieu de toutes les couleurs... des apôtres concurrents, des prophètes, des gourous, des profiteurs, des diseurs de bonne aventure, des marchands d'orviétans, des fumistes. Des popes, des papes. Des guerres, des morts. Des supplices. Deux mille ans de malheur. Des vengeances. Des Saint-Barthélémy, des Macchabées... « Mais moi, je vous le dis : Aimez vos ennemis. » Mon œil ! (ou « Et ta sœur ! », au choix.)
Le plus triste, c'est qu'avec ma petite plaisanterie, l'homme - c'est-à-dire moi - ne s'occupe pas vraiment, ou pas assez ou pas du tout, de son bonheur sur terre. Enfin, je parle de l'homme (et de la femme) multitude qui creuse dans la mine, pas de celui qui récupère l'or.
C'est ma faute.
Je suis l'homme. Honteux. Je suis coupable de tout !
Paix à mon âme !