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Ce matin-là, Madame Irma, l'extra-lucide de fête foraine, avait investigué les oracles,
dans sa roulotte et dans sa boule de Pyrex. Le message était trop subliminal pour être hyper précis, une histoire d'orbites et de nain jaune ou de pendule, mais l'avenir de Gégé était là. Irma
était formelle. Il fera un métier d'ambidextre qui se pratique avec les deux pieds : pom-pom girl, tambour major... « Et pis hop ! on envoille eul' bâton ». Un
métier prestigieux par l'uniforme, où on crie « gauche ! gauche ! » en bagotant, alors que non, il faudrait l'alternance pour être vraiment ambidextre des deux pieds
et ne pas oublier la droite. Ou « une, deux ! », plus latéralisant mais moins orienté, question de choix. Jupette flottante, ou kilt ; casque à pointe ou à
faubert poilu comme on en voit dans les revues de mode de l'Antiquité et sur les publicités Océdar ; ou sans pointe ni poils, avec des œillères sur les oreilles, façon heaume de gladiateur.
Ou facteur en képi. Ou zouave : pour le faire, et pour le sabre. Ou moine. Moine, ça lui plairait bien à Gégé cependant il ne sait pas trop ce que ça fait comme boulot, à part bouffer, un
moine, nu pied, en bure, sur un âne d'Epinal, comme dans Robin des Bois.
Ça lui avait coûté cher, l'auscultation de sa destinée : le prix de six jetons d'auto-tampons ou l'équivalent de trois tours de grand huit, au prix exorbitant de trois pour six euros les cinq tours, et même quatre, parce qu'il parvenait toujours à tirer la queue du singe qui donne droit à une partie gratuite. Gégé avait cassé le nourrain en soupirant. Au moins avait-il obtenu des indications bien plus précises que celles du conseil scolaire d'orientation qui ne lui voyait aucun avenir. « Ça ne m'étonne pas. Tous des feignasses les fonctionnaires, surtout les maîtresses d'écoles. Eh ! Alle z'ont plus de vacances que de boulot, chuis sûre, si j'compte... » la Môman de Gégé avait hurlé son désarroi, définitivement révoltée qu'on ne reconnaisse pas à leur juste hauteur les dispositions du rejeton.
« Y paraîtrait que j's'rais orienté très tôt » avait enchéri Gégé pour se vanter. Et du coup, sous l'effet de l'orgueil retrouvé, la daronne s'était mise à gazouiller avec un trop plein de borborygmes dégoulinant d'admiration... « Avant les z'ôtes ? Bin tu vois bin, mon gamin... on n'peut pas êt' mauvais partout... » Le corps enseignant regagnait deux points d'estime dans le sondage d'opinion unipersonnel de la matrone.
à l'école ça n'avait pas été le même miel. Dès qu'il eût dit à Mademoiselle Thibaud qu'il serait centurion ou facteur, elle n'avait pu s'empêcher d'ajouter, les yeux ronds, « ou garde-barrière ! ou cow-boy, enfin... gardien de vaches, quoi ! »... Mam'selle Thibaud, c'était sa maîtresse à Gégé. Elle lui crachouillait des postillons chuintants sur le cahier du jour. Des fois jusqu'à quarante, pendant la dictée : presqu'autant que de fautes. Le cancre les encerclait consciencieusement à l'encre violette. « Oui, ce sont de nobles métiers » avait-elle ajouté, sardonique et glavioteuse, non sans lui rappeler qu'il lui fallait d'abord passer son certif de fin d'études primaires... ce qui, selon elle, tiendrait de l'exploit.
Ce en quoi, à la réflexion, Gégé était un peu d'accord, surtout quand il recomptait les cadavres de postillons qui séchaient sur sa dictée. Mais il allait régler ça dare-dare. Il voulait un métier - un vrai - sans participe passé, ou alors récupérer ses tours de manège.
Elle chantonnait « Gondolier » avec des trémolos dans l'imaginaire « il chantaiaiaiait la barcaroooolleu, tsoin, tsoin... » quand Gégé débarqua pour lui demander des comptes. Irma la douce ne voulut pas en démordre. Oui, il aurait un métier ambidextre. Non, la boule de cristal n'avait pas eu de ratés. Non, il n'y avait pas eu d'éclipse pendant la lecture. Oui, c'était un peu cher, mais c'est le tarif syndical. Et puis, les dictées, les dictées, faut pas exagérer et se laisser berlurer, les dictées c'est pas une science exacte. La preuve, elle ! Irma, elle ne sait pas lire sauf dans le marc de café... et sur les billets de banque : les chiffres. Et elle s'en est pas si mal tirée... « Tiens regarde un peu... elle attaque la visite panoramique du home avec un regard en traveling ému et sucré, une belle roulotte, un chouette paddock avec édredon d'oie, un superbe coin fricot, la télé avec cent-vingt chaines, le rocking-chair qui va bien pour dormir devant, enfin, tout... Voilà ! » Elle avait prononcé un « Voilà ! » d'évidence, allusif, comblé, spirituel et satisfait, comme si elle était interviewée à la télé dans une émission culturelle de prime time : « Voilà !... je veux dire... » Et pourtant elle ne sait pas lire. « Alors, tu vois ! »
Gégé n'avait pas vraiment compris ce que ce Voilà !-ci disait et il s'en tapait. Il lui fallait un avenir d'urgence, un métier qui fait bouilloter la marmite, ou alors récupérer ses économies... « Dites, M'dame Irma, vot'boule, alle m'aurait pas vu en garde-barrière ou en cow-boy à chapeau mou, des fois... ? »
- Allez, assis-toi, mon p'tit, j'vas t'faire une partie gratuite. Aux tarots... On va quand même pas t'laisser au chômage ! Assis-toi, ch'te dis ! »
Gégé, perplexe, s'est rassis. Un métier ! Sûr ! Fallait bien remettre les pendules à leur place... mais tout était donc à refaire.