En revenant de conduire la Princesse à l'école, j'ai entrepris un rangement
méthodique de mon capharnaüm, afin de remettre la main sur cette photo. Après une demi-heure de vaine recherche, elle m'est apparue soudain, embusquée entre une facture EDF et le carnet de
santé
de la Princesse.
Je la tenais enfin, ma photo de mariée en baskets rouges. Non, ce n'est pas le témoin d'un moment unique de ma vie, je ne me suis jamais mariée, mais un souvenir encore vivace d'une expérience
mémorable.
Il nous faut bien vivre, la Princesse et moi, l'état d'intermittente du spectacle lambda, n'étant pas, surtout de nos jours, synonyme d'opulence. Je dois bien certaines fois, sacrifier l'art tel
que je le conçois, à ce que j'appellerais l'alimentaire.
Déjà sept ans que j'ai plongé à corps perdu dans le théâtre, tutoyant les nuages au risque de tomber dans des trous d'air vertigineux.
Heureusement que ma Princesse est là, pour me ramener à la réalité : assurer quotidiennement notre subsistance et lui tricoter un foyer douillet et chaleureux. Je ne m'appartiens plus, enfin plus
tout à fait, et j'en crève de bonheur : elle est ma perle, mon bijou, mon petit trésor sucré et ma raison de vivre... Elle fait la pluie et le beau temps dans mon coeur. Or il arriva qu'un jour,
je dus faire fissa pour mettre du beurre dans nos épinards, façon de parler, car nous les détestions toutes les deux, les épinards.
La chasse au casting fut lancée une nouvelle fois. Une vraie course d'endurance pour triompher de la concurrence... Il convient de soigner le look qui tue, de cultiver une patience d'ange
pour supporter les heures d'attente et d'entretenir une forme olympique et un moral d'acier. Il faut garder une estime de soi à toute épreuve, que ne pourront entamer ni les regards méprisants
qui vous chosifient sur place, ni les commentaires acerbes et encore moins le persiflage des copines (on s'embrasse à tout bout de champs, mais on se déchire becs et ongles) ! Et puis, le moment
venu, tout donner et se lancer à corps perdu dans l'arène ! Bien souvent j'y ai laissé des plumes et gagné des bleus à l'âme, mais cette fois-ci, c'était moi qui avais capté le regard du
sergent-recruteur...
J'ai eu la chance d'être choisie pour m'incorporer à la docile glaise humaine que devait façonner le "Maître". En un mot, j'étais une des statues animées d'une des "performance-happening" de
ce nouveau Dali, coqueluche actuelle de l'intelligentsia, qui fait les réputations dorées et génère les dollars qui vont avec. Le "Maître", habile plasticien excellait à choquer ses
contemporains, parmi lesquels certains criaient au génie, et discouraient sur la fulgurance de l'inspiration du grand homme !
Cette fois, il s'en prenait à l'institution sacrée du mariage, pour dénoncer la condition faite aux femmes. Louable intention, qu'il entendait bien retourner à son avantage.
L'évènement avait lieu pendant une exposition consacrée à la femme dans l'art.
Des danseurs évoluaient parmi les mariées, sur des musiques syncopées choisies par les spectateurs, avec en toile de fond un mur d'images où se succédaient les figures contrastées de femmes de
tous ages et de toutes conditions, souriantes ou en larmes, tristes ou sereines.
Nous figurions la femme dans tous ses états, prise au piège de l'homme dans les rets du mariage.
La première mariée, pure et innocente oiselle souriant aux anges dans sa robe immaculée et fleurie d'oranger, extasiée de bonheur, s'avançait vers des lendemains qui chantent.....
Mais la deuxième, agenouillée dans sa robe en lambeaux, frottant le parquet avec des morceaux de voile, avait perdu ses illusions et s'installait dans une vie morne toujours recommencée, femme de
ménage et poule pondeuse...
La troisième, collier et chaîne au cou, en string blanc, le bouquet et le voile en berne, figurait tous les esclavages, les femmes mariées de force, asservies au bon vouloir et aux caprices de
leur seigneur et maître.
Moi, j'étais la douleur, Notre-Dame des blessures, physiques et morales. Rouge sang mes baskets, mon voile, mon bouquet de roses, rouges les larmes qui coulaient de mes yeux charbonneux sur mes
joues blafardes, après une heure de maquillage. Quand le Maître ordonna que je porte un coeur sanguinolent, j'ai craint le pire. Heureusement, c'était un gadget clignotant, en plastique
vermillon, du plus bel effet.
La dernière, tout de noir vêtue, c'était la Veuve noire, l'araignée qui prenait dans sa toile son époux énamouré, pour une dernière étreinte dévorante, vengeant ainsi ses compagnes
d'infortune.
Au bout de deux heures sous les regards méprisants, perplexes, amusés ou approbateurs des visiteurs, chacun y allant de son petit commentaire, je fus prise d'une envie irrépressible, que j'avais
de plus en plus de mal à contenir. N'y tenant plus, relevant un côté de ma robe pour ne pas tomber, je quittai la scène à toute vitesse à la recherche de toilettes providentielles.
Quand je revins, le Maître était enchanté de ce qu'il appela ma révolte spontanée et libératoire. La femme se levait pour prendre en main sa destinée.
C'était le sens de son oeuvre, que j'avais si bien compris. Libératoire, certes, mon geste le fut, mais pas au sens où il l'entendait, aussi hypocritement, je me gardai bien de le
contredire....
Voilà, la photo, c'est lui qui l'a prise au moment où je m'esquivais.
Plus tard il me l'a fait parvenir avec un mot de remerciements, m'invitant à retravailler avec lui, dès que possible. Il est cinq heures. La Princesse rentre de l'école avec la mère de Max, son
"amoureux". La Princesse a cinq ans et elle est triste. La Princesse n'a pas de Papa et n'a rien pu dire quand la maîtresse a demandé à chacun de décrire le sien. C'est trop injuste, alors que
tous les enfants en ont un, deux, voire trois ...
J'ai beau lui expliquer la situation, lui dire que ça arrive à d'autres petites filles, qu'elle comprendra mieux quand elle sera grande, elle en veut un tout de suite. D'ailleurs, elle a jeté son
dévolu sur mon ami Douglas, qu'elle appelle désormais, avec son consentement, Papadou.
Il est urgent que nous partions quelques jours seules, la Princesse et moi, toutes affaires cessantes, pour raccommodage de coeur.
Mais hélas, on doit composer avec les implacables contingences matérielles, c'est pourquoi j'étais prête à mettre en l'air toute la maison, pour la retrouver, cette fameuse photo. Derrière il y a
le numéro de téléphone et l'adresse du Maître.
J'ose à peine penser à la suite, mais je suis prête à tout...