P 136 - C'est la vie - Dahnam
Tôt le matin, c’est la vie. Des cheveux bleus à reflets noirs comme ceux des héros sur carton
oléagineux.
« Tôt le matin, c’est la vie. »
Et ça le fait sourire. Un rayon de soleil vient se briser sur ses cils. Il met sa main en visière et
tente de soutenir ce flux blanc et multicolore par instant. Un rire éclate dans sa bouche grande ouverte. Le ballon au pied, il vient de descendre une partie de la colline et à présent, il
contemple tout le chemin qui lui reste à accomplir. Il regarde loin devant lui, aussi loin que sa vision le permet. Un horizon à grandes franges de peupliers arrête son désir, là-bas, très loin
en avant du regard. Il se dit un instant que s’il avançait encore un peu, il déchirerait ces haillons boisés, dressés vers le ciel en barrière insurmontable. Il essuie son front tout couvert de
sueur et part d’un seul coup, sans y penser (il veut se surprendre lui-même et peut-être y parvient-il car ses yeux s’inquiètent un instant, ne sachant quels repères donner aux pieds qui
s’agitent bien au-dessous d’eux). Et puis tout s’unit dans un même mouvement précipité vers le bas. Le ballon lâché roule plus vite que le corps, et les pieds le regardent, les pieds ragent de ne
pas être sur lui, ils courent les pieds, ils courent si bien qu’ils le rattrapent, ce maudit ballon, et le tapent et se le passent avec une adresse qui fait scintiller les yeux et trembler les
genoux. Des éclats de rire, des éclats de mots aussi comme : « Soleil, joie, en avant ! » font trembler tout le corps en partant de la gorge, en pénétrant le ventre pour sortir enfin par la
pointe des pieds qui s’agitent très loin en dessous ou devant les yeux.
De la boue gicle partout autour du corps, et puis la terre, en avançant, devient de plus en plus dure, et
c’est de la poussière qui monte de l’agitation des pieds. Des nuages gris, puis blancs, apparaissent au loin sans que le soleil ne brille ni plus ni moins. Un vent mignon se lève et prend par la
main le petit garçon qui court toujours sur le flanc de la colline, à la poursuite d’un ballon tout bariolé de jaune et de bleu. L’enfant ne cesse pas de rire un instant, tant l’air le chatouille
de partout. Et il a beau faire chaud, la sueur a beau couler sous ses aisselles, entre ses jambes, sur son front rouge, entre ses cheveux bleus à reflets noirs ; il n’est pas fatigué, il est en
pleine forme et cela ne semble pas être un grand effort pour lui que de retenir ses genoux qui cognent quand ils tapent trop fort sur le sol ou le ballon. Il est jeune, il est fort.
« Je suis fort, je suis jeune ! »
Son souffle est léger, et ses pieds cognant le sol par instant sont ailés. Le ballon ne leur échappe que
quelques instants, et ils courent derrière lui, le rattrapent et se moquent de sa lenteur :
« Allons petit escargot, viens donc à nous, nous te mènerons jusque en bas. »
Et le ballon de répliquer :
« Vous moquez-vous ? Je suis bien plus rapide que vous ne le pensez. Je roule, moi, je ne fais aucun
effort quand vous, vous gesticulez et vous vous contraignez à ne pas battre le sol trop fort pour ne pas casser le genou. Vous êtes bien pitoyables comparés à moi ! »
Mais les pieds ne l’entendent pas ainsi, et courant après le ballon, ils le frappent plus fort à chaque
fois pour lui montrer à quel point ils lui sont supérieurs.
Mais voilà que les yeux s’inquiètent, ou du moins ont l’air inquiet. Ils regardent tout autour d’eux. Et
puis, d’un ordre sec, ils arrêtent les pieds qui ont de la peine à rattraper le ballon et à le fixer au sol. La rangée de peupliers garde toujours la fin du monde au bas de la colline, et le
soleil brille toujours aussi blanc. Quant à la terre, elle est verte, jaune et puis rouge aussi. De l’herbe, des boutons d’or et une quantité considérable de coquelicots. Le garçon regarde tout
cela et ne bouge pas. Le rire ouvre toujours aussi grand la bouche, et les mots n’arrêtent pas de fuser, sinon par sa gorge qui ne peut pas tous les contenir, du moins à l’intérieur du corps, de
l’âme qui brûle ardemment à l’intérieur d’elle-même. Les mots, toujours les mêmes : « Joie, soleil, en avant ! » brisent la vitre des paupières et s’en vont loin au-dessus des nuages, au-delà
même du soleil, à la recherche de ces étoiles : « Arcturus, Bételgeuse, Capella, Véga, Altaïr » qu’il contemplait, étant petit, sur le toit de sa maison en compagnie d’un grand homme aux yeux
vert de gris qu’il appelait « Papa ».
Les pieds arrêtés, les yeux grands ouverts, le petit garçon reste là, debout, et soudain se décide à
remplir ses yeux de noir pour se ressouvenir. Le souvenir, c’est ce grand homme aux yeux verts de gris qu’il appelait « Papa ».
Mais qu’arrive-t-il ? C’est bien autre chose. C’est lui-même accroché aux draps blancs à l’odeur d’éther.
C’est lui-même, c’est son corps, et cela sent le formol et la neige contre la putréfaction, et bien loin encore, malgré tout, la terre moisie et les vers pullulants.
« Je pense, dit-il. »
« C’est cela, je crois bien que je pense. C’était hier soir, juste avant de me coucher. J’ai regardé la
glace, la brosse à dent encore dans la bouche. J’étais bien je crois. Pas de mal de tête comme à l’habitude. Et pas envie d’uriner non plus. Pas de douleurs honteuses comme ils disent. J’étais
bien, je crois. »
Il palpe ses joues, regarde le ciel, et s’y voit comme en un miroir. Un vieillard, maigre, la peau terne,
des rides, d’innombrables rides comme des entailles sombres dans du lait caillé, une peau racornie, retroussée autour des lèvres, sphincter seigneurial de toutes les envies enfantines, larges
pans de Nylon cramoisi sur toute l’étendue du corps. Il se palpe les joues et dit :
« Comme ma peau est lisse, comme elle est douce et tendre au toucher. Et ce parfum, mon Dieu, n’est-ce
pas celui de l’enfance. »
Il dit cela tout en continuant à se regarder dans ce miroir bleu tacheté de blanc et de jaune par
endroits.
« Je pense, dit-il. »
« Je pense, c’est cela, je crois bien que je pense. J’allais m’endormir. Je me suis endormi. Et puis a
commencé le rêve. D’abord confus, puis de plus en plus net. J’étais vieux, très vieux alors. Et puis la mer est venue, et puis je me souviens... non, je ne me souviens plus. Il fait bon autour de
moi, l’air est chaud et un peu amer aussi, comme au bord de la mer. Mais il n’y a pas de mer ici, juste la colline, l’herbe, les boutons d’or, les coquelicots et ces longs arbres au loin qui
ressemblent tant à des pinceaux ou des plumes à écrire. La peau est tendre, la peau est lisse, la peau est jeune.»
Il ouvre grand ses bras, baisse les yeux, regarde un instant ses pieds et le ballon fixé dans la terre.
Le vent tourne autour de sa bouche et l’étire à tel point qu’un grand bâillement gonfle haut le corps qui réagit en compressant les poumons afin d’expulser un autre vent par l’émission d’un son
grave puis aigu puis grave enfin jusqu'à sa complète extinction :
« Ahhhhh... aaaaaaaah... Emmmmm.... »
« Quatre-vingt-dix ans je crois. J’avais quatre-vingt-dix ans en me mettant au lit. Et voilà que je cours
après un ballon comme si j’en avais dix. »
Le vent, toujours aussi épris des lèvres du jeune garçon vient de provoquer un nouveau bâillement, mais
différent du premier. L’émission vocale fut d’abord aiguë puis grave puis aiguë à nouveau pour finir :
« aaaaaah... Ahhhhh... Hemmeee... »
« Je pense, je crois bien que je pense, se dit-il. »
« Mais je ne dois plus penser. Il faut courir, bouger, cela fatigue de rester ainsi à penser, sans
mouvements. »
Remuer ses pieds engourdis tout en empêchant le ballon de rouler fut une véritable prouesse, sans oublier
que cela devait se faire sans y penser. C’est sans y penser d’ailleurs (peut-être pour se surprendre) qu’il shoota dans le ballon et les pieds, affolés par ce geste, filèrent après lui pour le
clouer au sol. Un léger murmure porté par le vent vient envahir les oreilles du jeune garçon. Ce sont comme des voix de femmes, d’hommes et puis d’enfants aussi, mais si lointaines, si diffuses
que leurs mots en sont incompréhensibles. Les pieds courent après le ballon, le rattrapent, le frappent de leur pointe et courent à nouveau pour à nouveau le rattraper. C’est exaltant. L’air
entre dans les poumons, en ressort tout haletant et y revient tout aussitôt, frais comme la mer imaginée. Des bruits courent avec les pieds, des bruits qui ressembleraient à des voix, des mots
expirés de gorges humaines. Cela se plaque contre ses lèvres, contre sa langue, comme si cela voulait se redire à nouveau à l’intérieur de lui-même. Cela bouscule ses oreilles, en débouche les
canaux, en expire ses propres pensées. Cela voile ses yeux à la manière d’un foulard ou d’une voile de bateau claquant contre le vent. Cela se mêle à ses rires, à ses éclats de joie, à ses mots
propitiatoires : « Joie, soleil, en avant ! » et cela forme un grand tourbillon de pensées au tréfonds de lui-même.
« Je pense, dit-il. Ils pensent eux aussi. »
Et il regarde au loin les peupliers qui ne cessent pas de s’éloigner à mesure qu’il court vers eux. Et
puis les murmures montent jusqu'à noyer ses rires, jusqu'à pleurer ses yeux et fusent au travers de sa bouche, de son nez, de ses yeux, de tout ce qui fait de lui un être vivant, désirant,
aimant, capable de s’ouvrir autant sur lui-même que sur le monde. Des rires humides qui parfois se solidifient en de grands éclats qui vont briser, loin devant, la lumière qui poudroie et
impriment une odeur tenace, désagréable disent certains, à la blancheur qui le couvre tout autour de douceur, de moiteur. Ses rires suffoquent une fois sortis de son corps, il ne les entend plus,
il n’y a plus que ces voix étrangères qui viennent de là-bas, de devant ou de derrière les arbres. Et plus la rumeur monte et plus ses pieds courent et moins les peupliers s’éloignent.
« Je vais les rattraper, pense-t-il. »
Mais les pieds sont encore loin. Et puis, ce ne sont plus vraiment des peupliers, du moins il n’y a pas
que des peupliers, d’autres arbres naissent à mesure qu’il court vers eux. Des bouleaux géants au long tronc tacheté de blanc, des bouleaux nains aussi, un peu gris d’écorce et vert orange de
feuilles. Les peupliers repartent de nouveau en arrière pour garder le ciel et le soleil toujours blanc qu’on ne voit jamais. Les peupliers partent sans bouger, sans soulever leurs racines, c’est
la terre, transformée en tapis roulant qui les éloignent aux confins d’elle-même. Mais les bouleaux sont là, eux. Et ils se rapprochent de plus en plus vite, aussi vite que la montée de la rumeur
dont les mots deviennent de plus en plus distincts :
« malade... mourir... crise ? ... draps sales... pas propre le grand père... quand... certainement...
plus pour longtemps... »
Et puis ce ne sont plus des bouleaux. Les branches sont des bras, les ramilles des doigts et les racines
des pieds. Et voilà que l’écorce blanchit, blanchit jusqu'à ne plus être que de neige.
« Il fait froid. Mais le soleil est toujours là-bas. Je le sens, sa rougeur diffuse s’étale là-bas sur
l’horizon et colle le ciel à la terre. Je dois courir plus vite, je dois aller leur dire bonjour. »
Et le jeune garçon court sur la pente qui n’en finit pas, il court et crie comme si le son de sa voix,
allant devant lui, le portait tout entier en lui et le rapprochait plus vite de ces silhouettes de plus en plus nettes, de plus en plus humaines qui le regarde de loin sans faire un geste vers
lui.
« Je pense, dit-il. »
Et voilà qu’il sait.
« Ce sont des infirmières là-bas. Des médecins aussi et mes enfants, mes petits enfants. »
Les petites silhouettes tressaillent et vont rejoindre, loin derrière, les peupliers qu’on ne voit déjà
plus. « Joie, rire, bonheur ! » L’enfant crie ces mots et continue à courir. Mais le souffle se fait lourd, les jambes se font frêles, le ballon échappe de plus en plus à ses pieds.
« Je vous avez bien dit que j’étais le plus fort. Je suis libre, moi ! Souffrez, moi je ne souffre
pas ! Je suis libre moi ! pas d’effort à faire, j’atteindrai le soleil bien avant vous. »
Un sursaut naît au bout des pieds et se propage tout le long du corps. Il accélère, et peu après,
ralentit. Les pieds sont trop lourds, les genoux cognent et font mal. Les silhouettes au loin se transforment de plus en plus. Des cheveux tombent sur des épaules, des lèvres naissent sur le haut
du corps, des lèvres noires, rouges et rose pâle aussi. Des trous ovoïdes s’ouvrent dans les fronts, des trous cerclés de noir ou de bleu. Les pieds tapent le sol de plus en plus lourdement, et
cela cogne os contre os jusqu’au sommet du crâne qui brûle, qui répercute les vibrations squelettiques à l’intérieur du corps. Ce sont des femmes, des hommes. Ne l’avait-il pas déjà deviné
?
« Je pense, dit-il. »
Et ça lui revient :
« Des médecins, des infirmières, il fait froid, j’ai froid, où est le soleil ? »
Les pieds ont mal, le ballon est loin devant eux, les genoux tremblent, essayent de courir encore,
s’affaissent avec tout le poids du corps par-dessus eux, et s’allongent dans l’herbe tout humide de rosée. La tête, de son côté, va cogner contre une motte de terre graisseuse. Elle n’est pas
verte, la terre, elle n’est ni rouge ni jaune. Elle est blanche, la terre, avec une grosse boule bariolée de jaune et de bleu. L’œil du jeune garçon scintille brusquement avant de s’évanouir tout
à fait :
« Je te l’avais bien dit que je te rattraperai ! »
Des murmures et des voix viennent voiler ce soudain épanchement de joie, et seul un son régulier traverse
longtemps encore la moiteur de ses songes :
« Bip... bip... bip... »
****
Un lit, une chambre, des murs blancs d’éther et un homme devant ce lit, dans cette chambre, encadré de
murs blancs d’éther. Il regarde une fiche. Et puis c’est une femme, tout de blanc vêtue, surveillant un écran émettant des sons réguliers. Sur le lit, un vieil homme est couché. Le sourire aux
lèvres, il tient dans ses mains un oreiller blanc et agite ses pieds comme s’il courait. L’homme observe, note quelques mots sur sa fiche et adresse de temps en temps des phrases laconiques à la
femme. Brusquement, le vieillard immobilise ses pieds, soulève son buste hors des draps, observe autour de lui, à la recherche de quelque chose, tourne ses yeux vers la femme, tourne ses yeux
vers l’homme, puis tourne les yeux vers l’oreiller. Un large sourire dévoile ses dents qui vont cogner contre l’oreiller. Son visage creusé de rides est congestionné, ses lèvres fissurées
s’écartent, sa bouche s’ouvre et un éclat de voix parvient à repousser la pression ambiante pour expirer un rire d’enfant longtemps retenu. Il ouvre les yeux, regarde son oreiller, sourit à
nouveau et s’endort.
« Tard le soir... pense-t-il »
« Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii... »
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P136 – Avant de tourner (ou non) la page
Raconter la fin de quelque chose (ça peut être la fin d'un boulot, d'une
histoire d'amour, d'un mariage, d'une amitié, d'un voyage, des vacances, etc.…), en axant votre écriture vers les bouleversements intérieurs (pensées, émotions) qui accompagnent cet instant
particulier.