faire la visite en musique ?

Qui sommes nous ?

Les poudreurs d'escampette sont  des conteurs, des rêveurs,des plumes de talent ou des débutants, des fondus de mots qui partagent leur imaginaire en toute  convivialité sur un atelier animé par Cath, pour écrire et échanger autour de deux propositions  mensuelles; ils vous y accueillent volontiers si vous partagez leur passion.

 

Propositions en cours

 

P145 - le choix est roi

 

« Ne pas choisir c’est encore choisir » J. P. Sartre

« Choisir c’est se priver du reste » A. Gide

 « A force de choisir, on finit par se tromper » proverbe provençal.

Nos choix orientent et guident nos existences. Dans le détail du quotidien ou les grands moments de notre vie, nous sommes amenés à prendre des décisions, nos choix sont donc un peu de nous, le reflet de ce que nous sommes. Ils sont parfois la racine et le cœur de notre destin. Il en est d’effroyables tel « Le choix de Sophie », de ludiques, de cornéliens, de futiles, d’essentiels, de bons et de mauvais…

Votre récit mettra donc bien en évidence le côté « détonateur » de votre choix ainsi que ses conséquences.

 

P146 - Peur du noir

Les enfants ont peur du noir, mais beaucoup d'adultes aussi !

L'obscurité empêche de voir, on peut alors se convaincre de la présence de dangers.

Dans le langage populaire, on a des idées noires, on vit dans une misère noire ou encore nous avons de noirs pressentiments...

Cette sensation d'inquiétude rattachée au noir remonte à la nuit des temps. Offrez-nous une déclinaison en forme de nouvelle sur cette " peur du noir ".

 

P147 - Incipits en soldes

a) Le feu fait partie de mes tous premiers souvenirs... (Denis Lehane in « Un dernier verre avant la guerre »).

b) La tulipe, quand elle n'a plus qu'un pétale, fait une fort belle cuillère à soupe extrêmement peu commode... (Eric Chevillard in « Les absences du capitaine Cook »).

c) Il y aura toujours quelqu'un pour repeindre les plinthes(Laurent Mauvignier in « Apprendre à finir »)

 

 

 

 

Publications

"la même longueur d'onde"
 recueil de nouvelles 2008
(Christophe Chom ant ed.)



"à fleurs de mots"
 recueil de nouvelles 2009
(collection privée.)

  



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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 18:56

 

image_lilou.jpg P137 - Sous un angle inconnu - Lilou

 

Pas facile d’aborder la calvitie sous un angle inconnu car c’est un phénomène trop bien connu des hommes : donc je propose de voir le point de vue du cheveu qu’il reste sur la tête à Mathieu. 

Je transcris simplement ses paroles loin de moi l'idée d’imaginer de telles choses !


« Au début tout se passe bien, nous sommes nombreux et avant le coup de peigne ou de brosse nous sommes en bataille rangée ou en épis. »

Mais qui dit bataille dit dégâts et peu à peu, il y a des copains qui restent accrochés à la brosse puis sur le tapis. Enfin sur le tapis surtout sur les vestons, les pulls, les chemises, cela fait désordre et rend les épouses soupçonneuses.

Il faut y mettre de l’ordre et commencent alors les «  shampooinages » et les rinçages à l’eau de ceci et à l’eau de cela, des massages avec des crèmes, des poudres de perlimpinpin et même les teintures. Pouah ! M’a dit le cheveu, cela sent le pipi de chat. Inutile de dire que l’efficacité est pratiquement nulle. Inexorablement une tonsure apparaît, laissant une couronne de quelques pelos tout autour d’un crâne lisse. 


Et là les décisions de Mathieu commencent :

 

Premièrement, il laisse pousser les cheveux qui malgré une grisonnance précoce sont bien heureux de leur liberté retrouvée et en profitent pour s’ébattre et danser dans le vent joyeux. Cela va plaire aux jeunes filles, attachés en catogan, ni vu ni connu avec un couvre chef coquet et même parfois coquinet… Oups, je m’égare car la suite n’est qu’une fâcheuse aventure !

Oserais-je vous répéter ce que m’a glissé ce pauvre cheveu de Mathieu ? Alors qu’une certaine longueur était atteinte, mon « chef », entendit un sale mioche dire à sa mère : 

 

- T’a vu le monsieur il a une barbe devant et une barbe derrière ! On pourrait pas lui faire des tresses comme à les filles  avec des petits kikis sur le coté. Pis après avec un feutre on peindurait des yeux, un nez, une bouche pour faire une tête de clown. 

 

Quant à la petite sœur, pas en reste, elle ajouta :

 

- Tu clois qu’i met une culotte de tête pour pas l’avoir floid ?

 

Furieux comme un pou qui n’arrive pas à nicher dans sa barbichette, le soir il attrapa tondeuse, rasoir et il tondit et il rasa, il rasa et il tondit rageusement dans tous les sens. Plus rien sur le caillou mon chef ! Même pas une auréole pour cet acte de bravoure.  Tout économie : plus de gel, plus de shampooing ! Quel gain de temps et puis même si cela repousse pas de souci la tondeuse est à portée de main. 

C’est alors que les bons copains sortirent la blague vaseuse du style « aérodrome à mouches » ou crâne d’œuf et j’en passe par égard pour les lecteurs dans cette situation. 

 

Deuxièmement : il se rendit dans un institut chic et branché où on lui proposa de lui greffer des cheveux sur le dessus du crâne. Cela coûtait la peau des fesses et donnait des résultats. Mais quand il vit qu’avec des instruments bizarres on lui prélevait des plaques derrière la tête avec les quelques cheveux qui lui restaient avec des morceaux de « on ne sait quoi » puis que, un à un on repiquait le tout sur le sommet du crâne comme du vulgaire crin il abandonna. Et le cheveu de Mathieu depuis ce temps se pavane à droite à gauche comme mon ancêtre valeureux Epi.

Maintenant, régulièrement, Mathieu va chez le coiffeur qui artistiquement lui dégrade sa coupe aux ciseaux. Pourtant à quoi bon puisqu’il ne lui reste qu’un cheveu. Mais le bonheur c’est d’entendre le pommadin lui demander :

 

« Je vous fais la raie à droite ou à gauche ? (au milieu je n’ose pas)

Et lui de répondre :

- Ramenez tout en arrière ! 


____________________

 

P137 – Sous un angle insolite

Prenez une scène quelconque (pas celle de la photo) et racontez là en déplaçant votre « caméra » de façon à la filmer de manière inhabituelle…. De manière à parvenir à un tableau insolite, voire surréaliste

 


Par poudreurs d'escampette
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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 18:46

image_-jacqueline.jpg P136-137  Trois p’tits tours et puis... Jacqueline 


Habituellement une lettre commence par une courte ligne : un, deux ou trois mots, parfois plus, juste pour s’adresser à l’autre, le nommer, lui dire quelque chose de ce qui le lie à soi, d’emblée. Puis vient une virgule.

 

Moi, je viens d’écrire trois lignes, juste pour éviter de dire ces mots dont le premier serait un adjectif possessif masculin. Celui-là je peux l’écrire sans courir de risque : « mon ». Cela n’engage à rien, ou pas grand chose. Je possède pas mal de choses : mon vélo, mon nez, mon pied, mon passiflore, mon petit panier, mon cœur. Je veux parler de mon vrai cœur, celui que je sens battre si je décide d’y prêter attention.

« Mon cœur » pour commencer une lettre, là, c’est une autre histoire. En tout cas, ce n’est pas la nôtre. Non, cette formule ne veut rien dire sur toi et moi. Tu n’as jamais été « mon cœur ». Une mère pourrait écrire ainsi à son enfant. Mais ce serait encore une toute autre lettre. Et, comme je n’ai pas d’enfant, je ne vois pas bien ce que je pourrais dire à cet enfant que je n’ai pas gardé. Voilà déjà que j’aimerais raturer ce que je viens d’écrire. D’abord parce que je sens tout à coup que j’ai beaucoup à dire à cet enfant. Mais à quoi bon lui raconter que parfois je rêve que je lui parle et qu’il m’étrangle avec son cordon ombilical ? Il penserait simplement que c’est une histoire à dormir debout, que c’est le monde à l’envers. Et comment lui expliquer que les rêves sont souvent sens dessus dessous ?

Je voudrais surtout rayer toutes ces lignes, parce que tu ne sais pas que j’ai arraché ainsi une vie à la mienne. Tu ne sais rien de moi. Oui, bien sûr, tu sais, me diras-tu. Mais quoi au juste ? Que tu m’as demandé à moi ? Que tu ne sais pas par les autres ? T’es-tu déjà adressé à moi ?

 

« Mon très »… Là, là, doucement. Montrer quoi ? Voilà précisément ce que je ne veux pas : montrer quelque chose, quoique ce soit qui puisse dévoiler ne serait-ce qu’une infinitésimale poussière de sentiment. Le senti ment.

« Mon très cher », mon cœur bat trop fort. Je n’y arriverai pas. Pas si cher d’ailleurs. Pas toujours en tout cas. Tu n’imagines pas comme je t’ai haï parfois. Je t'ai aimé, aussi.

 

« Mon très cher père ». Nous y voilà. Ce n’est pas la mort tout de même. En fait si, c’est la mort. Tu es mort, voilà des années. Et je ne t’ai rien dit depuis. Tuer-mort.

 

L’image d’un film super huit me revient. Tu marches, élégant, gitane aux lèvres. C’est ta femme qui filme. Elle filme l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Le décor est celui de l’autre lieu, de l’autre côté de la mer, là où je suis née. Tu marches, fier et la tête haute, le regard porté au loin. Et puis, tout à coup, tu t’arrêtes, penches la tête vers le sol, la caméra suit ton mouvement : une toute petite fille marche du pas mal assuré de celle qui, hier encore, ne savait se déplacer qu’à quatre pattes. Son petit corps rencontre tes jambes, elle trébuche à tes pieds. Elle ne tombe pas, tu la retiens à temps, t’assures qu’elle est bien stable, et la laisse là. Tu reprends ton chemin. Tu n’es plus dans le cadre. Elle joue avec des petits cailloux, accroupie, regarde ses mains comme dans la comptine, se relève et repart. 

 

Adieu, mon très cher père. Et merci.

______________

 

P136 –  Avant de tourner (ou non) la page.

Raconter la fin de quelque chose  (ça peut être la fin d'un boulot, d'une histoire d'amour, d'un mariage, d'une amitié, d'un voyage, des vacances, etc.…), en axant votre écriture vers les bouleversements intérieurs ( pensées, émotions) . qui accompagnent cet instant particulier.

 

P137 – Sous un angle insolite

Prenez une scène quelconque (pas celle de la photo) et racontez là en déplaçant votre « caméra » de façon à la filmer de manière inhabituelle…. De manière à parvenir à un tableau insolite, voire surréaliste.

 

 

Par poudreurs d'escampette
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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 18:21

image_ahmed-copie-4.jpg P 136 - C'est la vie - Dahnam

Tôt le matin, c’est la vie. Des cheveux bleus à reflets noirs comme ceux des héros sur carton oléagineux.

« Tôt le matin, c’est la vie. »

Et ça le fait sourire. Un rayon de soleil vient se briser sur ses cils. Il met sa main en visière et tente de soutenir ce flux blanc et multicolore par instant. Un rire éclate dans sa bouche grande ouverte. Le ballon au pied, il vient de descendre une partie de la colline et à présent, il contemple tout le chemin qui lui reste à accomplir. Il regarde loin devant lui, aussi loin que sa vision le permet. Un horizon à grandes franges de peupliers arrête son désir, là-bas, très loin en avant du regard. Il se dit un instant que s’il avançait encore un peu, il déchirerait ces haillons boisés, dressés vers le ciel en barrière insurmontable. Il essuie son front tout couvert de sueur et part d’un seul coup, sans y penser (il veut se surprendre lui-même et peut-être y parvient-il car ses yeux s’inquiètent un instant, ne sachant quels repères donner aux pieds qui s’agitent bien au-dessous d’eux). Et puis tout s’unit dans un même mouvement précipité vers le bas. Le ballon lâché roule plus vite que le corps, et les pieds le regardent, les pieds ragent de ne pas être sur lui, ils courent les pieds, ils courent si bien qu’ils le rattrapent, ce maudit ballon, et le tapent et se le passent avec une adresse qui fait scintiller les yeux et trembler les genoux. Des éclats de rire, des éclats de mots aussi comme : « Soleil, joie, en avant ! » font trembler tout le corps en partant de la gorge, en pénétrant le ventre pour sortir enfin par la pointe des pieds qui s’agitent très loin en dessous ou devant les yeux.

De la boue gicle partout autour du corps, et puis la terre, en avançant, devient de plus en plus dure, et c’est de la poussière qui monte de l’agitation des pieds. Des nuages gris, puis blancs, apparaissent au loin sans que le soleil ne brille ni plus ni moins. Un vent mignon se lève et prend par la main le petit garçon qui court toujours sur le flanc de la colline, à la poursuite d’un ballon tout bariolé de jaune et de bleu. L’enfant ne cesse pas de rire un instant, tant l’air le chatouille de partout. Et il a beau faire chaud, la sueur a beau couler sous ses aisselles, entre ses jambes, sur son front rouge, entre ses cheveux bleus à reflets noirs ; il n’est pas fatigué, il est en pleine forme et cela ne semble pas être un grand effort pour lui que de retenir ses genoux qui cognent quand ils tapent trop fort sur le sol ou le ballon. Il est jeune, il est fort.

« Je suis fort, je suis jeune ! »

Son souffle est léger, et ses pieds cognant le sol par instant sont ailés. Le ballon ne leur échappe que quelques instants, et ils courent derrière lui, le rattrapent et se moquent de sa lenteur :

« Allons petit escargot, viens donc à nous, nous te mènerons jusque en bas. »

Et le ballon de répliquer :

« Vous moquez-vous ? Je suis bien plus rapide que vous ne le pensez. Je roule, moi, je ne fais aucun effort quand vous, vous gesticulez et vous vous contraignez à ne pas battre le sol trop fort pour ne pas casser le genou. Vous êtes bien pitoyables comparés à moi ! »

Mais les pieds ne l’entendent pas ainsi, et courant après le ballon, ils le frappent plus fort à chaque fois pour lui montrer à quel point ils lui sont supérieurs.

Mais voilà que les yeux s’inquiètent, ou du moins ont l’air inquiet. Ils regardent tout autour d’eux. Et puis, d’un ordre sec, ils arrêtent les pieds qui ont de la peine à rattraper le ballon et à le fixer au sol. La rangée de peupliers garde toujours la fin du monde au bas de la colline, et le soleil brille toujours aussi blanc. Quant à la terre, elle est verte, jaune et puis rouge aussi. De l’herbe, des boutons d’or et une quantité considérable de coquelicots. Le garçon regarde tout cela et ne bouge pas. Le rire ouvre toujours aussi grand la bouche, et les mots n’arrêtent pas de fuser, sinon par sa gorge qui ne peut pas tous les contenir, du moins à l’intérieur du corps, de l’âme qui brûle ardemment à l’intérieur d’elle-même. Les mots, toujours les mêmes : « Joie, soleil, en avant ! » brisent la vitre des paupières et s’en vont loin au-dessus des nuages, au-delà même du soleil, à la recherche de ces étoiles : « Arcturus, Bételgeuse, Capella, Véga, Altaïr » qu’il contemplait, étant petit, sur le toit de sa maison en compagnie d’un grand homme aux yeux vert de gris qu’il appelait « Papa ».

Les pieds arrêtés, les yeux grands ouverts, le petit garçon reste là, debout, et soudain se décide à remplir ses yeux de noir pour se ressouvenir. Le souvenir, c’est ce grand homme aux yeux verts de gris qu’il appelait « Papa ».

Mais qu’arrive-t-il ? C’est bien autre chose. C’est lui-même accroché aux draps blancs à l’odeur d’éther. C’est lui-même, c’est son corps, et cela sent le formol et la neige contre la putréfaction, et bien loin encore, malgré tout, la terre moisie et les vers pullulants.

« Je pense, dit-il. »

« C’est cela, je crois bien que je pense. C’était hier soir, juste avant de me coucher. J’ai regardé la glace, la brosse à dent encore dans la bouche. J’étais bien je crois. Pas de mal de tête comme à l’habitude. Et pas envie d’uriner non plus. Pas de douleurs honteuses comme ils disent. J’étais bien, je crois. »

Il palpe ses joues, regarde le ciel, et s’y voit comme en un miroir. Un vieillard, maigre, la peau terne, des rides, d’innombrables rides comme des entailles sombres dans du lait caillé, une peau racornie, retroussée autour des lèvres, sphincter seigneurial de toutes les envies enfantines, larges pans de Nylon cramoisi sur toute l’étendue du corps. Il se palpe les joues et dit :

« Comme ma peau est lisse, comme elle est douce et tendre au toucher. Et ce parfum, mon Dieu, n’est-ce pas celui de l’enfance. »

Il dit cela tout en continuant à se regarder dans ce miroir bleu tacheté de blanc et de jaune par endroits.

« Je pense, dit-il. »

« Je pense, c’est cela, je crois bien que je pense. J’allais m’endormir. Je me suis endormi. Et puis a commencé le rêve. D’abord confus, puis de plus en plus net. J’étais vieux, très vieux alors. Et puis la mer est venue, et puis je me souviens... non, je ne me souviens plus. Il fait bon autour de moi, l’air est chaud et un peu amer aussi, comme au bord de la mer. Mais il n’y a pas de mer ici, juste la colline, l’herbe, les boutons d’or, les coquelicots et ces longs arbres au loin qui ressemblent tant à des pinceaux ou des plumes à écrire. La peau est tendre, la peau est lisse, la peau est jeune.»

Il ouvre grand ses bras, baisse les yeux, regarde un instant ses pieds et le ballon fixé dans la terre. Le vent tourne autour de sa bouche et l’étire à tel point qu’un grand bâillement gonfle haut le corps qui réagit en compressant les poumons afin d’expulser un autre vent par l’émission d’un son grave puis aigu puis grave enfin jusqu'à sa complète extinction :

« Ahhhhh... aaaaaaaah... Emmmmm.... »

« Quatre-vingt-dix ans je crois. J’avais quatre-vingt-dix ans en me mettant au lit. Et voilà que je cours après un ballon comme si j’en avais dix. »

Le vent, toujours aussi épris des lèvres du jeune garçon vient de provoquer un nouveau bâillement, mais différent du premier. L’émission vocale fut d’abord aiguë puis grave puis aiguë à nouveau pour finir :

« aaaaaah... Ahhhhh... Hemmeee... »

« Je pense, je crois bien que je pense, se dit-il. »

« Mais je ne dois plus penser. Il faut courir, bouger, cela fatigue de rester ainsi à penser, sans mouvements. »

Remuer ses pieds engourdis tout en empêchant le ballon de rouler fut une véritable prouesse, sans oublier que cela devait se faire sans y penser. C’est sans y penser d’ailleurs (peut-être pour se surprendre) qu’il shoota dans le ballon et les pieds, affolés par ce geste, filèrent après lui pour le clouer au sol. Un léger murmure porté par le vent vient envahir les oreilles du jeune garçon. Ce sont comme des voix de femmes, d’hommes et puis d’enfants aussi, mais si lointaines, si diffuses que leurs mots en sont incompréhensibles. Les pieds courent après le ballon, le rattrapent, le frappent de leur pointe et courent à nouveau pour à nouveau le rattraper. C’est exaltant. L’air entre dans les poumons, en ressort tout haletant et y revient tout aussitôt, frais comme la mer imaginée. Des bruits courent avec les pieds, des bruits qui ressembleraient à des voix, des mots expirés de gorges humaines. Cela se plaque contre ses lèvres, contre sa langue, comme si cela voulait se redire à nouveau à l’intérieur de lui-même. Cela bouscule ses oreilles, en débouche les canaux, en expire ses propres pensées. Cela voile ses yeux à la manière d’un foulard ou d’une voile de bateau claquant contre le vent. Cela se mêle à ses rires, à ses éclats de joie, à ses mots propitiatoires : « Joie, soleil, en avant ! » et cela forme un grand tourbillon de pensées au tréfonds de lui-même.

« Je pense, dit-il. Ils pensent eux aussi. »

Et il regarde au loin les peupliers qui ne cessent pas de s’éloigner à mesure qu’il court vers eux. Et puis les murmures montent jusqu'à noyer ses rires, jusqu'à pleurer ses yeux et fusent au travers de sa bouche, de son nez, de ses yeux, de tout ce qui fait de lui un être vivant, désirant, aimant, capable de s’ouvrir autant sur lui-même que sur le monde. Des rires humides qui parfois se solidifient en de grands éclats qui vont briser, loin devant, la lumière qui poudroie et impriment une odeur tenace, désagréable disent certains, à la blancheur qui le couvre tout autour de douceur, de moiteur. Ses rires suffoquent une fois sortis de son corps, il ne les entend plus, il n’y a plus que ces voix étrangères qui viennent de là-bas, de devant ou de derrière les arbres. Et plus la rumeur monte et plus ses pieds courent et moins les peupliers s’éloignent.

« Je vais les rattraper, pense-t-il. »

Mais les pieds sont encore loin. Et puis, ce ne sont plus vraiment des peupliers, du moins il n’y a pas que des peupliers, d’autres arbres naissent à mesure qu’il court vers eux. Des bouleaux géants au long tronc tacheté de blanc, des bouleaux nains aussi, un peu gris d’écorce et vert orange de feuilles. Les peupliers repartent de nouveau en arrière pour garder le ciel et le soleil toujours blanc qu’on ne voit jamais. Les peupliers partent sans bouger, sans soulever leurs racines, c’est la terre, transformée en tapis roulant qui les éloignent aux confins d’elle-même. Mais les bouleaux sont là, eux. Et ils se rapprochent de plus en plus vite, aussi vite que la montée de la rumeur dont les mots deviennent de plus en plus distincts :

« malade... mourir... crise ? ... draps sales... pas propre le grand père... quand... certainement... plus pour longtemps... »

Et puis ce ne sont plus des bouleaux. Les branches sont des bras, les ramilles des doigts et les racines des pieds. Et voilà que l’écorce blanchit, blanchit jusqu'à ne plus être que de neige.

« Il fait froid. Mais le soleil est toujours là-bas. Je le sens, sa rougeur diffuse s’étale là-bas sur l’horizon et colle le ciel à la terre. Je dois courir plus vite, je dois aller leur dire bonjour. »

Et le jeune garçon court sur la pente qui n’en finit pas, il court et crie comme si le son de sa voix, allant devant lui, le portait tout entier en lui et le rapprochait plus vite de ces silhouettes de plus en plus nettes, de plus en plus humaines qui le regarde de loin sans faire un geste vers lui.

« Je pense, dit-il. »

Et voilà qu’il sait.

« Ce sont des infirmières là-bas. Des médecins aussi et mes enfants, mes petits enfants. »

Les petites silhouettes tressaillent et vont rejoindre, loin derrière, les peupliers qu’on ne voit déjà plus. « Joie, rire, bonheur ! » L’enfant crie ces mots et continue à courir. Mais le souffle se fait lourd, les jambes se font frêles, le ballon échappe de plus en plus à ses pieds.

« Je vous avez bien dit que j’étais le plus fort. Je suis libre, moi ! Souffrez, moi je ne souffre pas ! Je suis libre moi ! pas d’effort à faire, j’atteindrai le soleil bien avant vous. »

Un sursaut naît au bout des pieds et se propage tout le long du corps. Il accélère, et peu après, ralentit. Les pieds sont trop lourds, les genoux cognent et font mal. Les silhouettes au loin se transforment de plus en plus. Des cheveux tombent sur des épaules, des lèvres naissent sur le haut du corps, des lèvres noires, rouges et rose pâle aussi. Des trous ovoïdes s’ouvrent dans les fronts, des trous cerclés de noir ou de bleu. Les pieds tapent le sol de plus en plus lourdement, et cela cogne os contre os jusqu’au sommet du crâne qui brûle, qui répercute les vibrations squelettiques à l’intérieur du corps. Ce sont des femmes, des hommes. Ne l’avait-il pas déjà deviné ?

« Je pense, dit-il. »

Et ça lui revient :

« Des médecins, des infirmières, il fait froid, j’ai froid, où est le soleil ? »

Les pieds ont mal, le ballon est loin devant eux, les genoux tremblent, essayent de courir encore, s’affaissent avec tout le poids du corps par-dessus eux, et s’allongent dans l’herbe tout humide de rosée. La tête, de son côté, va cogner contre une motte de terre graisseuse. Elle n’est pas verte, la terre, elle n’est ni rouge ni jaune. Elle est blanche, la terre, avec une grosse boule bariolée de jaune et de bleu. L’œil du jeune garçon scintille brusquement avant de s’évanouir tout à fait :

« Je te l’avais bien dit que je te rattraperai ! »

Des murmures et des voix viennent voiler ce soudain épanchement de joie, et seul un son régulier traverse longtemps encore la moiteur de ses songes :

« Bip... bip... bip... »

 

****

 

Un lit, une chambre, des murs blancs d’éther et un homme devant ce lit, dans cette chambre, encadré de murs blancs d’éther. Il regarde une fiche. Et puis c’est une femme, tout de blanc vêtue, surveillant un écran émettant des sons réguliers. Sur le lit, un vieil homme est couché. Le sourire aux lèvres, il tient dans ses mains un oreiller blanc et agite ses pieds comme s’il courait. L’homme observe, note quelques mots sur sa fiche et adresse de temps en temps des phrases laconiques à la femme. Brusquement, le vieillard immobilise ses pieds, soulève son buste hors des draps, observe autour de lui, à la recherche de quelque chose, tourne ses yeux vers la femme, tourne ses yeux vers l’homme, puis tourne les yeux vers l’oreiller. Un large sourire dévoile ses dents qui vont cogner contre l’oreiller. Son visage creusé de rides est congestionné, ses lèvres fissurées s’écartent, sa bouche s’ouvre et un éclat de voix parvient à repousser la pression ambiante pour expirer un rire d’enfant longtemps retenu. Il ouvre les yeux, regarde son oreiller, sourit à nouveau et s’endort.

« Tard le soir... pense-t-il »

« Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii... »

_________________

 

P136 –  Avant de tourner (ou non) la page

 Raconter la fin de quelque chose  (ça peut être la fin d'un boulot, d'une histoire d'amour, d'un mariage, d'une amitié, d'un voyage, des vacances, etc.…), en axant votre écriture vers les bouleversements intérieurs (pensées, émotions) qui accompagnent cet instant particulier.

 

 

 

Par poudreurs d'escampette
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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 17:55

image_jean-luc-copie-1.jpg  

P136 - Monologue intérieur - Jean-Luc


Les murs sont bleu clair, la couche sur laquelle je suis étendu est recouverte d’un drap blanc qui semble traîner par terre ; en dehors de cela, il n’y a rien d’autre, pas un meuble, pas une chaise.

 La dernière infirmière qui est venue m’a appelé, je ne sais plus comment ! ... je n’ai pas vraiment compris ce qu’elle a dit. Elle est repartie sans rien dire, les mains dans ses poches. Elle n’a même pas rempli le petit flacon duquel sort un tuyau qui vient à mon bras et où il semble collé, pourtant, il paraissait bien vide. Je ne le sens même pas sur mon bras. Je ne me sens pas les jambes non plus. Je ne peux pas les bouger, pourtant, je suis libre ! Je ne suis pas attaché ! ... Je voudrais bien remuer les jambes pour aller marcher, mais rien, c’est pourtant pas le vide, le sol n’est pas bien loin !

 J’ai bien essayé de m’appuyer sur mes coudes et me relever le haut du corps pour voir par la fenêtre. L’intention y était, mais rien ne s’est passé. J’ai beau faire le tour, une seule chose fonctionne. Oh, presque rien ! Je peux remuer les paupières. J’ai l’impression d’être vidé après tous ces vains efforts. Affalé sur le lit, j’ai la sensation d’être une chose creuse, sans poids, qui pourrait s’envoler au moindre courant d’air. J’ai la sensation, maintenant, que mon corps flotte, ondule légèrement, provoquant la fermeture de mes paupières, à la manière des poupées d’antan qui, lorsqu’on les mettait en position allongée, abaissaient les paupières pour nous faire croire qu’elles dormaient.

 Un rayon de soleil m’éblouit alors que je me réveille, des tuyaux me sortent du nez, de la bouche. Des bruits plus ou moins réguliers me bourdonnent dans les oreilles, une sonnerie retentit un peu plus loin, une porte s’ouvre, une blouse puis deux blouses blanches arrivent et puis rien, le vide.

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P136 –  Avant de tourner (ou non) la page.

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Samedi 22 octobre 2011 6 22 /10 /Oct /2011 16:52

blog-oies-velo-texte-joelle-copie-2.jpgP135 – That’s life… Joëlle




La bicyclette avait été bleue, elle l’était encore un peu. Quelques plaques galeuses tirant sur l’indigo alternaient avec une rouille envahissante et des fientes toutes fraîches de volatiles trop gavés.



Le biclou avait bien vécu, il avait sans faillir supporté, des décennies durant, l’imposant fessier de Loulou, et puis un jour, un petit matin d’il y a dix ans, Loulou ne s’était pas réveillé et la Mariette avait remisé le vélo dans l’enclos aux canards.



Depuis lors, le biclou de Loulou est devenu le refuge privilégié des oies couveuses. Allez savoir pourquoi ces volatiles ne se plaisent qu’entassés dans un si piètre espace ? Un porte-bagages ex cageot à légumes plutôt que le nid de foin douillet dans la remise de l’enclos ! A quatre-vingt-cinq ans, Mariette ne se posait plus la question et laissait faire ses bestioles capricieuses ! Après tout si ça ne gâtait pas le foie gras pourquoi s’en plaindre ? C’était plutôt joli à voir et ça faisait de jolies photos que l’on collait sur les bocaux de conserves, ça faisait authentique, ça boostait les ventes sur les marchés du terroir et d’une année sur l’autre Brigitte Bardot ne pouvait être certaine que les bestioles du jour n’étaient point celles de l’année d’avant. Paix à leur âme gavée !



Aujourd’hui pourtant, Léa a sorti le biclou de la remise et de l’enclos. C’est la foire aux oies de Sarlat et l’effervescence à l’auberge « Le Capitole ». Son père et sa mère sont en cuisine, grand-mère Mariette au gavage des canards. Personne ne surveille la petite, elle n’en a guère besoin, elle a six ans, elle ne joue même plus avec cette grande bécasse de poupée qu’on lui a collée dans les bras au dernier Noël. Elle s’est empressée de la découper en morceau en jouant au Docteur avec le fils du Docteur, Léo, un gentil gamin livré à lui-même, rêveur et décalé, affublé d’un curieux défaut de langage et de parents mondains et indifférents. La référence de Léo dans la vie c’était Léa, la famille de Léa, l’auberge du Capitole et les oies qui ne l’étaient pas moins !



Aujourd’hui Léa veut jouer avec les icônes de la maison, les oies des neiges aux yeux bleus de sa grand-mère. La petite a posé le biclou contre le mur de briques rouges, elle veut faire descendre les bestioles et emmener en promenade la petite troupe agglutinée dans le porte-bagage. Elle veut jouer à la bergère. Elle a discrètement subtilisé la badine de Loulou posée sur le manteau de la cheminée, « tu n’y touches pas Léa » avait toujours déclaré Mariette, « c’est la baguette de ton grand-père, il s’en servait pour guider ses oies à l’étang, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux ! »



La prunelle de ses yeux ? Allons bon ! Pour l’enfant, la prunelle est ce petit fruit qu’elle cueille et déguste en cachette quand l’occasion se présente. Là encore, elle n’a pas le droit d’y toucher, « il va te rendre malade, c’est du poison… » « Promis, juré grand-mère ! » Léa désobéit toujours, c’est une règle absolue ! Léa mange des prunelles et n’est pas encore morte, les grandes personnes mentent souvent aux petits enfants !


Les oies protestent, refusent de quitter le panier, la gamine joue de la badine et se fait pincer par la grande Gertrude, une oie blanche hystérique qui fait la danse du ventre près du grillage devant le jars irascible du Docteur Jarry. Pour lors, la Gertrude et son gang défendent âprement leurs positions sur le porte-bagage. La cacophonie est à son comble, la peste blanche, a pincé Léa au sang, les larmes coulent mais la gamine serre les dents.


Aujourd’hui elle sera bergère, un point c’est tout. Elle n’a pas revêtu son costume pour rien, un costume de Marie-Antoinette que sa grande-sœur lui a cousu pour son sixième anniversaire, rien que de la soie et de la dentelle rose. La perruque poudrée, les bas blancs et les chaussures à boucles dorées complètent à merveille le tableau. Léa ne s’est pas harnachée ainsi pour des prune…lles…

La bergère est en colère ! Si ça continue elle ne participera plus aux actions commandos commandités par Léo, visant à cacher les oies dans des endroits improbables, histoire de les affamer un brin, de faire reposer leur foie hypertrophié et de les soustraire quelques jours au gavage systématique. Léo se débrouillera pour cacher les oies dans son lit si ça lui chante. Léo aide les oies de la maison à vivre, à se reproduire et à mourir, Léo est un saint enfant mais à ce qu’il paraît, n’a pas toute sa tête. Du haut de ses six ans, Léa sait qu’il lui manque un truc mais elle ne sait encore trop lequel !

Ouf, Ça y est, les oies sont sorties du panier ! Elles se regroupent sagement autour de la gamine, l’instinct grégaire de ces bestioles n’égale que leur capacité à garder la maison, de vraies pitbull emplumés ! Seule la grande Gertrude résiste, cramponnée au porte-bagage…
 

 

Léa a compris, Gertrude couve, elle protège ses œufs, elle sait que demain ils vont éclore et n’a aucune envie d’escorter la bergère dans sa parade d’opérette. Gertrude a mieux à faire. 
La petite se résigne, elle laisse l’oie blanche a son destin, la soulève doucement, tâte la couche de l’oie couveuse pour mieux évaluer le nombre de naissances à venir mais, surprise, ramène dans sa menotte les deux yeux de porcelaine de sa sotte poupée de Noël.


Les yeux de poupée que Léo a mis sous elle. Léa vient de comprendre que Léo est sourd, pour lui les yeux sont des œufs, il convient donc de les faire couver. Léa quitte son costume de reine perdue et s’en va vite prévenir grand-mère.

Vingt ans plus tard, Léo et Léa sont les plus gros exportateurs de foie gras de l’hexagone, Léa est enceinte, leur quatrième enfant naîtra en septembre, elle pense parfois à sa grand-mère, au Capitole et à ses oies. La cicatrice de son bras est parfois rouge et enflammée, la grande Gertrude ne pardonne pas. Léo est appareillé, c’est un sourd doué, député maire de sa ville, président du conseil régional, on le dit présidentiable... Il vient d’être élu meilleur orateur de l’Assemblée. 
Son élocution est parfaite, son audition de l’est pas moins ; il entend même ce que l’on ne lui dit pas. Sa carrière est brillante et exemplaire, son avenir et son amour sereins et épanouis.
Son cheptel d’oies compte désormais plus de trois mille becs !
 

 


Le biclou est bien au chaud, au garage au plus près de la Range-rover et de la Mini Cooper.
Il continue à jouer au Docteur avec Léa, chaque jour et chaque nuit de sa vie.
 

 

Léo et Léa ne mangent jamais de foie gras.
 

 

That’s life !

That's life : C'est la vie !

 

___________________

 

 

P 135 – A bicyclette
Construire une histoire autour d’une bicyclette, c’est simple… Mais s’il y a un panier rempli d’oies, posé sur le porte- bagage, ça se complique un peu … Et pour assaisonner le tout, on devra y trouver aussi un œil de verre. Bien sûr vous gardez le choix de la couleur….
 

Par poudreurs d'escampette
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Samedi 22 octobre 2011 6 22 /10 /Oct /2011 16:35

blog dada l'oie de la saint martin

 

P135 – L’oie de la Saint-Martin Dada


De dos, c’est un homme comme les autres.


Un bel homme. Un sportif. Nous nous étions fréquentés un certain temps, puis nous avons été fiancés trois ans. Nous nous sommes mariés avant-guerre. Nous avons vécu heureux onze mois. Après il est parti à la guerre ; elle a dévoré notre vie... Drôle de guerre. On attendait les « boches » à l’abri de la ligne Maginot, mais, passant par la Belgique, ils ont franchi les Ardennes pourtant déclarées infranchissables par les états-majors. Débandade. Drôle de débandade. Il y eut bien, ce 17 mai 40, à Montcornet, la fameuse et finalement futile contre-attaque de la quatrième cuirassée commandée par le colonel De Gaulle. Un succès qui a fait long feu. Il en était. Il est sorti de « son » char, grillé comme l’oie de la Saint-Martin qu’on aurait oubliée au four. Il m’a écrit ça, un jour. Un reste d’humour calciné.


Brulé vif : brûlé à vif.


Il avait une si grande tendresse dans la voix ; une si généreuse attention dans le sourire ; une lumière si intelligente dans le regard... Je l’aimais. Il m’aimait, je le sais. Par pudeur « paysanne » ce sont des petits mots que nous utilisions peu. Nous nous aimions, le verbe n’y aurait sans doute rien apporté. Nous vivions main dans la main. Nous avions fait l’école normale, non pas ensemble – la mixité s’est imposée bien plus tard – mais en même temps. Il a été appelé au service militaire et en est revenu officier de réserve. Il détestait la guerre par convictions politiques ; malgré tout j’ai senti qu’il éprouvait une certaine fierté d’appartenance à la « cavalerie blindée ». Voilà. Nous nous sommes mariés d’amour, sans le dire, mais en le faisant ; un beau mariage de corps et d’âmes, pour la vie, je le sais. Issus, lui et moi, de la petite paysannerie, nous espérions une vie simple. Simple et riche : un métier qui nous passionnait tous les deux, des centres d’intérêts communs, pour la vie sociale, pour l’Histoire, pour les langues, pour les voyages, pour l’humain. Nous sommes rapidement devenus le petit couple d’instit’, dans la tradition des hussards de la République. Laïcs, militants, nous nous promettions de transmettre à nos élèves, sans distinction, le savoir et l’éducation que l’école de la République nous avait offerts. Nous logions dans un tout petit appartement au dessus de la mairie-école. Une année scolaire, c’est trop peu. Mais c’est tout ! Il a été rappelé par ses chars en septembre trente-neuf.


––––

 

Il a refusé toute visite. Ni épouse, ni mère, ni famille, ni amis, ni camarades de régiment. J’ai traversé la France occupée pour le rencontrer à l’hôpital militaire mais rien n’y a fait : refus catégorique de me voir, c’est-à-dire d’être vu par moi. Quelques lettres laconiques demandaient des nouvelles mais ne disaient à peu près rien de lui sauf ses préoccupations politico-militaires : Hitler, Churchill, De Gaulle, Staline. La libération.


A la fin de sa convalescence, il rentra, enfin, dégagé des obligations militaires.


––––

 

De dos, c’est un homme comme les autres. L’homme de ma vie.


Il m’attendait, venant de Maillac, mais je suis arrivée à la gare par Sainte-Normienne. « On » m’avait prévenue. De face... de face... quand il s’est retourné.... Horrible ! Je me suis montrée horrible. J’en garde une honte intense mais j’ai éprouvé la plus grande douleur de ma vie. Paralysée. Ça faisait six ans que je l’attendais et la guerre me l’avait volé. Lui, la guerre avait atrophié son visage ; le feu avait effacé son nez, éradiqué les sourcils, les cheveux. Sa barbe fleurie et ses douces moustaches, aussi. Sa peau était boursoufflée, noueuse et luisante comme un muscle sans peau. Sa bouche, étrangement rétrécie, n’était plus qu’un trou ourlé d’une cicatrice violette. Ce regard si clair que j’aimais tant, si fier, si brillant... disparu. Deux trous. Un œil fixe, inconnu, inexpressif, ne cillant jamais, m’avait clouée comme un papillon. L’autre, le droit, d’une mobilité décuplée, avait compris ma stupeur et fuyait, regardant ailleurs qu’en moi.

 

...Ce beau regard qui m’enflamma les sens et l’esprit, ne pouvait supporter mon effarement. Dans cet œil droit je lisais la cruelle détresse... il a tourné les talons. J’ai essayé de le suivre, le prenant par le bras... il m’a écartée brutalement. Non ! Rentre chez toi ! Chez toi ? Chez moi ? toute seule ?...

 

C’est ma faute. Je sais


––––

 

Sauf une fois où il me parla dos tourné pour m’intimer ses volontés, il refusa toute conversation. Il ne pouvait plus et ne voulait plus enseigner. Il serait un jour pensionné de guerre.... Il resterait à la fermette, avec sa mère, veuve de quatorze. Elle élevait des oies. Ils développeraient le troupeau. Ils s’arrangeraient tous les deux. Moi... Il ne voulait plus. Plus rien.

 

Le jeudi, ils faisaient, à deux, le marché de Sainte-Normienne. Elle vendait seule, mais il l’aidait au transport. Elle arrivait à mobylette, casquée, et lui à vélo, visage camouflé sous une cagoule de laine à visière qu’on appelle passe-montagne, en campagne. Dociles, les oies entravées se tenaient serrées comme harengs en caque dans des cageots d’osier d’une contenance impressionnante. Ils pouvaient charger jusqu’à une trentaine de volatiles chacun. L’équipage avançait à très faible allure, ce qui ne l’empêchait pas de perdre des plumes, sous l’œil amusé des chalands. Lui repartait aussitôt et revenait en fin de marché pour un retour éventuel de « marchandise ». Il n’y avait pas classe. Je profitais de cet aller-retour. Sa maman était adorable avec moi. Comme avant. Mais, de jeudi en jeudi, on ne peut pas dire que ça s’arrangeait. Elle ne me cachait plus son inquiétude. Baisse de moral perpétuelle, accès de nervosité, enfermement, abattement. Elle ne savait pas le formuler, mais elle décrivait une grosse déprime.

 

Quand je lui en ai parlé, elle a dit que c’était une bonne idée et qu’elle laisserait la porte ouverte.


––––

 

C’était sans compter avec les oies, et encore moins avec les jars. Pas question que le troupeau capitule... On dit qu’elles ont de la mémoire, ce qui en fait de bonnes gardiennes. L’armée des jars s’est jetée à mes trousses. Ils me chargeaient, furieux, ailes déployées, cous dressés, becs ouverts, langues sifflant, pendant que la chorale des oies blanches cacardait à tue-tête. Il est possible qu’un de ces cerbères m’aie pincée. Je ne m’en souviens pas. Je voulais entrer... à tout prix.


Je me suis glissée dans sa chambre. Alerté par sa garde rapprochée, il est debout, dans sa nuit, devant la fenêtre ouverte. Il y a quelqu’un ? Qui est là ? C’est moi. J’ai laissé tomber ma robe et je suis nue contre son dos. Je suis ta succube. Je le ceinture tendrement. Il est en slip. C’est moi. La nuit est profonde. C’est moi. Mon corps a besoin du tien. Sa musculature roule sous mes doigts. Je le sens frissonner tout entier. C’est toi... toi...


De dos, c’est un homme merveilleux.


De face...


Nous avons fait l’amour. Simplement. Merveilleux.

 

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P 135 – A bicyclette
Construire une histoire autour d’une bicyclette, c’est simple… Mais s’il y a un panier rempli d’oies, posé sur le porte- bagage, ça se complique un peu … Et pour assaisonner le tout, on devra y trouver aussi un œil de verre. Bien sûr vous gardez le choix de la couleur….

Par poudreurs d'escampette
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