Qui sommes nous ?


Les poudreurs d'escampette sont  des conteurs, des rêveurs,des plumes de talent ou des débutants, des fondus de mots qui partagent leur imaginaire en toute 
convivialité sur un atelier animé par Cath, pour écrire et échanger autour de deux propositions  mensuelles; ils vous y accueillent volontiers si vous partagez leur passion

 

Propositions en cours

1.Et si les ombres se mettaient à parler ....

Qu'auraient-elles à nous dire ? De cet étrange monologue (ou dialogue si cela vous tente) faites une courte nouvelle, un conte pour enfant ou un poème.... Toutes les formes sont acceptées.

 

2. Commencer. ..Roland Barthes a parlé de l'esthétique du fragment, d'euphorie du commencement.

Essayez à votre tour,  tout simplement,  de commencer un récit, sans avoir le souci de le terminer. Laissez-vous aller très librement, votre inconscient vous aidera ...En revanche,  fixez-vous  de ne pas écrire plus d'un  paragraphe , (au maximum une vingtaine de lignes). 

 

 

 

 

 

Publications

"la même longueur d'onde"
 recueil de nouvelles 2008
(Christophe Chom ant ed.)



"à fleurs de mots"
 recueil de nouvelles 2009
(collection privée.)


 

Recherche

Vendredi 12 juin 2009

Le zéro est vérité – Daniele

 

Un, le fier, l’impair impérieux, menant la ronde

 Deux, coquettement féminin, la place d’Eve,

La promesse du paradis et d’un beau rêve ?

 Trois, la triade du rêve réalisé,

Aussi douce et chaude que tous les alizés,

Née de l’étreinte des deux, idéalisée ?

 Quatre, serait-ce l’équilibre reconquis

Ou la quadrature du cercle familial,

De la parité le signe avéré, requis

Pour garder l’harmonie du foyer conjugal ?

 Cinq, comme les doigts de la main, tous solidaires

Et luttant ensemble pour un futur prospère ?

Ou bien pareils aux continents sans cesse en guerre,

Ne montrant pas de pitié pour leurs adversaires,

Eloignés depuis très longtemps de la loyale ?

 Six, comme de la douce France les frontières,

Vêtues de mers, de monts, de plaines et de rivières,  

Le terreau où naissent les hommes en colère

Des Flandres aux Pyrénées, du Rhin au Finistère,

Ou bien celui où parfois fleurit l’arrogance,

Des petits, vile compagne de la puissance ?

 Sept, nombre mythique et si riche auquel on prête

L’invention du repos et de la terre ronde,

Les sacrements et les péchés de la planète,

Les portes de Thèbes et les merveilles du monde,

Et de la belle harmonie les notes parfaites,

Vaches grasses, vaches maigres, sceaux ou sages,

Qui se lie sans vergogne à toutes les images.

 « Huit et huit font seize, répétez dit le maître »,

A l’étourneau qui s’envole par la fenêtre,

Dans les huit directions de la rose des vents,

Tandis que son père, un ouvrier à la chaîne,

A faire les trois-huit durement se démène

Pour gagner leur pitance laborieusement,

Avant qu’on le renvoie sans tambour ni trompette

Avec ses huit jours, dans la rue, faire la quête.

 Neuf, on croit encore à une belle promesse,

Le tablier de la rentrée et la robe blanche de la messe,

Le temps à passer à l’ombre pour voir le jour

Le palais des muses pour y vivre l’amour.

C’est là méconnaître sa valeur restrictive :

Neuf chances sur dix et celle dont on nous prive,

La tromperie des neuf dans les prix affichés,

Et les neuf queues du chat de votre sang tachées,

Je dis, moi, que le zéro seul est vérité.

 

Par poudreurs d'escampette
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Jeudi 21 mai 2009

T'as d'beaux yeux.... par Kanga

- T’as d’beaux yeux tu sais !

- Qu’est ce qui te prend ?

- Ben, je t’aime, et je te le dis, quoi de plus normal ?

- Comment ça, tu m’aimes ? Je comprends qu’on aime la nourriture, respirer, sentir, mais m’aimer moi, tu veux me bouffer peut-être ?

- Pas du tout, j’aime être avec toi, j’aime ton corps, ta peau…

- Arrête, t’es maboul, moi je ne t’aime pascematin, au dîner je ne  dis pas, j’aurais faim sans doute, je sens que j’ai besoin de  carburant. C’est  ma période qui commence.

- Ca doit être bientôt la mienne, c’est pour ça…

- Une menace déguisée peut-être ?

- Mais non, j’ai envie de toi…

- Qu’est ce que je disais, tu ne peux pas te débrouiller tout seul,  t’as besoin de fantasmer sur moi. Tout ce que tu vois sur internet te  monte à la tête, on dirait… Fais ta petite affaire et n’en parlons  plus !

Mes yeux sont fonctionnels, mais beaux on ne me l’avait jamais fait  encore ! Ce ne sont jamais que des diaphragmes qui me permettent de  prendre des clichés des alentours.

- C’est de la poésie, du romantisme, tu ne comprends pas, le niveau de  tes filtres cérébraux est sans doute mal réglé. Vraiment tu présentes  des défauts rédhibitoires. C’est ce qui fait ton charme, ton manque de  perfection. Tiens voilà que tu t’évanouis, tu ne l’as pas mal pris,  j’espère.

- C’est toi le malappris, je me cache parce que j’ai peur !

- Peur de moi ?

- Mais non, stupide, j’ai peur du bruit qui s’amplifie et de cette  lueur qui illumine le ciel noir !

- Ca s’approche, ça siffle, ça crache du feu !

- Quelle étrange créature, un dragon peut-être ?

- Alors quel bizarre dragon, il sort ses pattes, il se pose au milieu  des flammes !

…….

- Tu peux réapparaître, ça fait un moment qu’il ne bouge plus le  monstre, il est inoffensif…

- Tu crois, mais non attention, son ventre s’ouvre, ses entrailles  vont jaillir, quelle horreur !

- Il est plein de parasites qui émettent des bruits, ça gargouille là- dedans.

- Tiens, y’en a deux qui sortent en s’accrochant le long de son  exosquelette.

- Ce sont des bipèdes minuscules, aussi presque aussi hauts que  larges, avec des têtes rondes qui reflètent la lumière. Ils marchent,  ils sautent. On les estourbit ? Pas besoin d’étrangers chez nous…

- Mais non, voyons, pour une fois qu’on a de la visite ? Quelle réputation tu vas nous faire !

- J’en entends un qui parle dans mon esprit, tout en foulant le sol  prudemment.

- Toi vraiment, toujours à vouloir te faire remarquer, j’entends rien,  qu’est-ce qu’il dit ?

- « Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité ! »

- Quelle sottise ! Ca n’a pas de sens commun ! S’il appelle ça un 

grand pas, quelle misérable créature par rapport à nous qui enjambons  les cratères, les lacs et les montagnes ! Minables petites choses!

- Sûr qu’elles ne vont pas faire long feu ici, ces bestioles à  carapaces…

- Allez, faut pas qu’elles nous voient, pas encore, nous ne sommes pas  prêts. Vite, rendons-nous transparents, invisibles…

- T'as raison... Rendez-vous dans mille ans ! Ouille, ça y est, je te  l’avais bien dit, ça arrive, je me transforme, je me divise, je me  parcellise, les petits sont là…

- Belle famille, 50 rejetons qui te ressemblent…Ils sont tous toi tout  craché !

…….

- Tiens, qu’est-ce j’avais prévu, les voilà repartis les envahisseurs  dans leur flamboyante et hurlante machine !

Ils ne sont plus qu'une petite étoile qui disparaît.

Mais quelle poussière, y’en a partout, on voit bien que c’est pas eux  qui font le ménage !

- Par Selena, le beau clair de terre, ça me rend tout chose. Et n’est- ce pas une séduisante inconnue qui s’approche  céans?

- T’as d’beaux yeux, tu sais !

?????

 

Par poudreurs d'escampette
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Samedi 25 avril 2009
avant de visionner la séquence, mieux vaut couper le tango (lien dans la colonne de gauche dans la rubrique "publications" )
Par poudreurs d'escampette
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Mardi 17 mars 2009

Huit petits meurtres. Dada

 

Le Lieutenant Chacot est désabusé. De temps en temps, il se passe la main dans la brosse poivre et sel. Canetti lui en a joué une bien bonne en lui abandonnant, un peu rapidement à son goût, un interrogatoire dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Il a, bien sûr, un alibi en béton, le patron : un flag' important, je pars immédiatement... C'est ça les supérieurs...

- Tu me boucles ça ! C'est une affaire qui roule...

Et le règlement ? Chacot bougonne et met la vidéo en marche... Il grogne. Il s'en tape du règlement, lui... et il m'emm...

---

Chacot fait des efforts pour fixer son attention... le règlement n'a pas prévu que la retraite arrive à grandes enjambées inquiètes et lui mobilise quelques neurones en permanence. Il n'oublie cependant pas qu'il est là, aussi, pour démonter les ressorts ahurissants de cette violente folie. La voix est fatiguée, le visage est fatigué, la coiffure est fatiguée. Le regard est redoutable. Inquiétant. Fiévreux. Le discours est passionné. Elle se raconte. Il transcrit. Ses deux doigts gourds éprouvent un mal de chien à suivre le débit de la furie. Tantôt Chacot se laisse distancer... il demande à la prévenue de marquer une pause et recolle les pièces au clavier. Il se bourrerait bien une pipe, mais la vidéo veille, et flique.

Tantôt, il pose une question inutile, le temps de respirer.

- Des yeux comment, vous m'avez dit ?

- Des yeux vicieux.

- Vicieux, c'est pas une couleur...

- Verts. Mais vicieux, surtout vicieux. Un regard lascif, des œillades suggestives. Il fallait la voir se déhancher comme une débauchée... Sacrée aguicheuse ! Elle s'approchait, se frottait à lui : une chatte en chaleurs... et ce grand bêta de Marcel...

- En votre présence ?

- Si vous croyez qu'ils se gênaient pour moi... Impudique, effrontée, elle me plantait sa certitude droit dans les yeux... tu vois, il est à moi, Marcel... Et quand il descendait au fournil, elle lui filait au train. Vous n'allez pas me croire : on entendait l'écho de leurs ébats jusque dans la boutique.

Dans la boutique ? Ça n'excuse rien, ça explique. Chacot, s'arrête... Il se gratte le crâne. Chez lui, c'est un tic de stress. Il se souvient avoir crevé de jalousie quand Berthe l'a quitté pour ce... Ses doigts boudinés retournent au labeur en rechignant.

- Les clients riaient... Eh bien dites-donc, il est en pleine forme, le Marcel, depuis qu'il a cette Nolwen...

- Nolwen ?

- Oui, elle s'appelle Nolwen, la trainée ! la roulure ! Nolwen, comme à la Starac'...

- Ne vous énervez pas, madame Chaussivert, je ne vais pas suivre... Il vous a demandé si vous aviez des enfants, le capitaine Canetti ?

- Oui... enfin... Oui, il me l'a demandé... Non. Non, nous n'avons pas eu d'enfants. Moi, qui en voulais tellement... Marcel, non. Il fallait d'abord payer le fonds de commerce ; on y penserait après ; et puis à quoi ça sert de faire des gosses ? il faudrait être capables de les nourrir... Il disait on verra. On verra, on verra... Rien. On n'a rien vu. Il ne voulait plus en entendre parler... Moi, je ne pensais qu'à ça ! Après, il a fallu acheter les murs... On a fini de les payer il ya un an. Maintenant... - elle lâche un profond soupir désespéré - maintenant l'horloge a tourné, commissaire... il ne me fait plus... On n'a plus de rapports.

Le regard bleu vire au gris et contient deux grosses larmes qui n'ont pas la permission de sortie. La femme orgueilleuse se mouche discrètement.

- C'est pas maintenant qu'on va en avoir...

Évidemment, en prison, ça va être difficile...

- Je comprends, madame Chaussivert... plus maintenant, c'est probable... Et cette Nolwen, elle en avait ?

- Non. Jusqu'à ce matin, elle n'en avait pas eu. Oh, je n'étais pas dupe, je savais bien que ça arriverait un jour... Je la voyais s'arrondir. Elle me narguait, prenant son air innocent. Ah ! elle s'est bien payé ma tête, la Sainte Nitouche ! Elle triomphait. C'était insupportable...

Insupportable... il sait. Le pire, c'est la provocation, le désir sadique de faire souffrir l'autre. Chacot soupire à son tour. Berthe, avec ce... sal... Sale con ! ne reculons pas devant les mots.

- Et c'est pour ça que vous avez tué...

Elle le coupe sèchement.

- Oui ! Oui, Lieutenant ! J'en suis à la fois piteuse et soulagée ! Soulagée, surtout. Oh, elle s'en remettra, elle ! Pas moi... Ma vie n'avait déjà plus grand sens, elle s'est arrêtée ce matin. Définitivement.

Madame Chaussivert se tait. Son regard balance entre l'abattement et la fureur. C'est dément, la haine. Le vieux flic, impressionné, tente de se mettre dans la peau de la prévenue. S'il décode bien la détresse sur ce visage ruiné, il éprouve des difficultés à en percer les affres... c'est hallucinant ce que la femme diffère de l'homme... Chacot ne trouve pas les paroles cependant, il s'en rend compte, la femme effondrée qu'il interroge, éprouve un besoin ardent de vomir sa détresse. C'est ça. La femme trahie verbalise, la femme trompée clame... L'homme s'enfouit dans le silence. Et le silence va s'installer, si... Chacot retourne à  son clavier, sans conviction...

- Je vous écoute, Madame Chaussivert, que s'est-il passé ? Pouvez-vous justifier cette... cette barbarie ?

Elle est excédée, la barbare...

- La chienne ! Dans mon lit ! Dans mon lit, pourquoi se gêner ? Saleté ! Jamais je n'aurais pu imaginer... Ce matin, comme tous les mardis, nous sommes allés en courses. On l'a retrouvée sur le lit, la petite sal... Nolwen s'était installée à la place de « son » Marcel... elle avait perdu les eaux et commencé le travail, seule. Elle geignait. Elle a eu l'air soulagé de le voir arriver... La voix rassurante et affectueuse, il s'est penché vers elle et l'a caressée... Des mots d'amour, insupportables, des mots câlins et doux comme jamais j'en ai entendus, moi. Des mots assassins ! Puis il l'a assistée. Comme s'il avait fait ça toute sa vie...

Madame Chaussivert s'arrête puis reprend son l'élan...

- Et moi ? Moi, il m'a hurlé des reproches qui m'ont broyée. Tu vois bien qu'elle souffre ! Reste pas plantée comme un poireau ! Va chercher Florimond ! J'ai cru défaillir. J'ai eu un malaise. Le sang m'a quittée, j'ai perdu l'équilibre... Il est parti en courant et en m'injuriant, monsieur le... lieutenant, en braillant, il n'y a pas d'autre terme... J'étais tellement choquée que je n'ai pas compris toutes ses insultes. Il allait chercher Florimond.

» Florimond, c'est le vétérinaire, un ami installé rue d'Anjou... Je... Je ne sais pas ce qui m'est passé par la tête. Rien... Rien, sauf la haine. J'ai renversé le contenu de mon cabas sur la moquette et j'ai jeté les chiots dedans. Puis je suis partie en courant au bord de la Seine.» 
Je les prenais un par un par les pattes de derrière. Avant de les jeter à l'eau, je les assommais, d'un geste violent, sur le muret qui borde le quai. C'est à ce moment-là que le co... le capitaine m'a ceinturée. Il y en avait neuf. J'allais tuer le dernier.

» C'est un Husky. Il sera très beau... aussi beau que sa mère est belle. Qu'ils crèvent !

Par poudreurs d'escampette
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Lundi 16 mars 2009

 Gros Bill. Joëlle
                                                                                             

             Quelques minutes de répit avant l'arrivée des invités, un doigt de porto, une bûche dans la cheminée et une photo retrouvée qui parle toute seule...  

Nous sommes tous réunis, Maman est de retour, un paquet blanc dans les bras.

Cet été là, Mamie était venue à la maison s'occuper de Papa, de moi et de Gros Bill. Je savais bien qu'il se préparait quelque chose ou quelqu'un... J'allais avoir un petit frère.

Depuis quelque temps, Maman était devenue très moche et avait toujours envie de faire pipi, ça faisait rire tout le monde ! Elle avait le visage constellé de tâches brunes et portait bas un ventre que je jugeais effrayant. Je rêvais souvent qu'un Alien allait crever cette peau de tambour qu'elle exhibait comme un trophée !  Papa la couvait littéralement jusqu'à en négliger mes devoirs et ses obligations. La chambre d'amis était devenue nursery...

« Nursery » je n'avais jamais entendu ce mot, j'avais demandé à la maîtresse ce qu'il signifiait. Mes pires craintes étaient bien fondées : une nursery était une pièce toute entière dédiée à un bébé à peine plus gros qu'un gigot. Du mur au plafond, la chambre était tapissée d'un papier peint melliflu : des moutons floconneux y chevauchaient des nuages adipeux. La moquette immaculée m'effrayait, elle me montait aux chevilles, j'avais l'impression qu'elle allait m'aspirer dans ses filaments laineux. Je détestais d'emblée cette pièce relookée premier âge qui sentait le talc et la peinture fraîche ! Je regrettais la vraie chambre d'amis, laquée de vermillon et toujours pleine d'amis.

C'est une petite sœur qui est arrivée, Chloé ils l'ont appelée. Si le petit frère était venu, il se serait prénommé Colin ! Tout ça à cause d'un livre : « l'écume des jours » que Maman venait tout juste de terminer. Papa, écolo avant l'heure et toujours plein de références avait dit, « ce prénom vient du Grec, il signifie l'herbe naissante ou la verdoyante. C'est bon pour la planète un prénom pareil ! »

Rien à voir avec mes jolis poupons aux joues roses cette Chloé ! La loupiotte était du genre pomme reinette oubliée dans la neige, rougeâtre, fripée, racornie. Elle criait beaucoup et puait plus encore.

Je m'appelle Pauline, j'ai six ans. Je suis surdouée, mes parents disent que je pense trop...

Pourquoi ils ont voulu une autre petite fille ? Pourquoi je ne leur suffis plus ? C'est à n'y rien comprendre parce que cette sœur malodorante ne dort pas de la nuit et a beaucoup de mal avec ses coliques de jour !

Mes parents sont-ils devenus sourds, aveugles et décervelés ? C'est l'effet bébé en général ou l'effet Chloé en particulier ? Il faut que j'enquête à la récré, il y a sûrement des copines qui connaissent ça par cœur ! Elles m'éclaireront sur ce passage à l'état d'aînée... celui de grande sœur, celle qui montre le chemin, qui se contente de restes affectifs, de nuits trop courtes, de promiscuité ! Celle que l'on regarde à peine parce qu'elle n'a plus de couches. Chloé je te hais... pour ce que tu m'obliges à éprouver !

Cette nuit, vers les trois heures, le bébé a piqué une crise, je crois qu'il avait faim... mais Laurence Pernoud a écrit dans le livre que maman apprend par cœur, qu'il ne fallait pas donner à manger la nuit aux nourrissons. Chloé s'en fout des grands principes psycho-pédiatriques, elle a donc hurlé en boucle jusqu'à point d'heure. Mes parents se sont levés six fois chacun... ça n'a rien donné. Moi, je suis sortie de mon lit une fois, une seule ! Je suis allée chercher un pichet d'eau dans la cuisine et je l'ai versé sur la tête du marmot hurleur. Chloé a suffoqué un moment, s'est mise à gesticuler et s'est endormie d'un coup.

J'ai continué pendant plus d'une semaine à arroser le gigot grognon au premier couinement nocturne... La petite se débattait un instant puis s'endormait comme une masse !

Nous étions en juillet, il faisait chaud. Au petit matin et premier biberon Maman nous sortait son sempiternel « elle est toute trempée cette petite, qu'est-ce qu'elle transpire ! Mais au moins elle fait ses nuits ! Pauline a été insomniaque jusqu'à dix-huit mois. Elle a commencé à bien dormir lorsque nous avons adopté Gros Bill ! »

Choc émotionnel salutaire !  Bouvier bernois molossoïde et hirsute de soixante kilos ou carafe d'eau glacée, même combat !  C'était si simple de calmer un bébé...

Cette petite sœur me gâtait la vie. Seule ma grand-mère l'avait compris : « tes parents t'aiment ma Pauline mais c'est difficile un nouveau-né, tu ne dois pas être jalouse, un jour tu ne pourras plus te passer de la pitchoune ! »

Je la haïssais, je la trouvais sale, incontinente, paresseuse, baveuse, léthargique. Le seul souci était que cet enfançon commençait à ne plus être laid ! Chloé avait d'immenses yeux céruléens et un fin duvet de poussin du jour sur son crâne rose. Quand elle cessait de crier elle souriait, toutes gencives dehors, elle commençait à me connaître et me tendait les bras.

 Si ma petite sœur commençait à devenir jolie et gentille j'étais perdue, tout le monde allait l'adorer !

J'en vins à la pincer, lui donner des gifles, lui cacher ses tétines, mettre du sel dans la poudre de lait... Je lui infligeais mille tourments alors qu'elle continuait à me gratifier de ses sourires confiants et édentés.

J'en voulais à mes parents, je me vengeais. Je faisais pipi au lit avec une régularité monomaniaque. Je ne m'intéressais  plus à l'école et laissais de côté mes grands principes d'hygiène et de propreté. De soigneuse je devins négligée, de policée, grossière et agressive. Je provoquais, à tout propos.  J'étais devenue une petite fille à idées noires et Chloé était couverte de bleus...

Ce matin-là, Maman avait laissé ma petite sœur au salon, sur sa couverture. J'étais chargée de surveiller le bébé. J'avais déjà donné une gifle et marché sciemment sur la main de ma soeur mais Chloé n'avait pas donné suite. Elle rampait vers un objet non identifié que je reconnus trop tard : l'os en buffle de Gros Bill !

Le chien se précipita sur la gamine et la saisit à la gorge. Le bébé de huit mois roula sur lui-même en hurlant. L'énorme bête l'écrasait de tout son poids. La boite à coudre de maman était sur la table basse, à portée de mains. Je l'ouvris sans réfléchir et me saisissant d'une grosse aiguille, je la piquais d'un coup dans la cuisse du Gros Bill. Le chien poussa un hurlement de douleur, se retourna vers moi, montra les dents et s'enfuit en couinant dans les jambes de Maman qui arrivait affolée.

Je me mis dès lors à adorer Chloé qui me le rendit bien et devins à compter de ce jour, la petite mère de ma sœur...

Gros Bill fut confié à ma grand-mère, ils pesaient tous deux le même poids, est-ce la raison pour laquelle ils vécurent ensemble une vie longue et heureuse ?

               J'attends Chloé et sa famille. Ils ne vont plus tarder maintenant. J'ai jeté cette photo dans la cheminée, une flamme dorée l'a dévorée d'un coup. Je vais sortir le champagne du frigo. Nous fêtons aujourd'hui les quarante ans de ma sœur. Elle a déjà une petite fille de six ans, Ninon, et aura la seconde, Manon, en  octobre.

 

 

Par poudreurs d'escampette
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 15 mars 2009



La Bouchède. Ludmilla


               Antoine Barichon, Maire de la petite commune catalane de Saint Félicien, avait marié les Delport l'année de leurs trente ans. Avec le temps, ils sont devenus des amis fidèles. Les Barichon et les Delport, gros propriétaires agricoles, se réunissent dans les grandes occasions  familiales ou communales. Chez l'un, chez l'autre, c'est toujours chaleureux à tel point que ce dimanche 14 mai 2009 se trouvent rassemblées quatre générations.

Dans la propriété des Delport, baptisée « la Bouchède » à cause des haies de buis, Lucie est en effervescence depuis des jours. Liste des invités, préparation du menu et du plan de table, décor de la salle à manger et de la terrasse, argenterie à faire briller etc. Ce matin, veille de la grande journée, Lucie insiste pour qu'il aille lui aussi chez le coiffeur, pas question de voir ces boucles indisciplinées sur le col de sa chemise. Enfants, petits-enfants, frères et sœurs, belles-familles, amis, voisins et surtout les Barichon, des quatre coins de France ils arriveront pour fêter le trentième anniversaire de mariage d'Albert et Lucie !

Calme habituellement, elle sent monter l'inquiétude. Le menu plaira-t-il à tout le monde, le champ voisin suffira-t-il pour garer toutes les voitures, et s'il pleut ? Leurs enfants Claude et Julie s'occupent des photos, vidéos, musique et baby-sitter. Tout semble parfaitement orchestré sauf Albert qui fait de la résistance et refuse de répondre au téléphone, la seule mission qui lui ait été confiée.

  • - Allô! ... c'est bien toi? ... comme je suis contente que tu viennes, j'en parlais dernièrement avec mes enfants et ... mais non ... très simple tu verras... n'apporte rien et surtout pas de fleurs... midi, c'est ça, alors à demain!

Par la fenêtre ouverte, Albert a tout entendu et débarque en trombe dans le salon demandant à qui elle parlait. Sans se retourner, un peu troublée, elle arrange les fleurs du bouquet posé sur la table basse et lui répond que c'est Gaston et qu'il viendra. Décontenancé, il lui demande de quel Gaston il s'agit. Lucie fait la sourde oreille, elle est déjà dans le couloir qui mène à la cuisine avec quelques fleurs fanées.

La journée se déroule comme prévu, chacun affairé à sa tâche. À vingt-deux heures tout est en place, la table est dressée et les verres en cristal de Bohème brillent de leurs mille facettes.

Après quelques difficultés à s'endormir, Lucie se réveille ce matin joyeuse et pleine d'énergie. Albert si loquace d'habitude, fait la tête, marmonne, bougonne et rechigne à mettre une cravate. Il dit même vouloir être déjà à ce soir mais n'arrive pas à ternir l'humeur de Lucie, elle rayonne de bonheur et ce tailleur bleu pâle lui va à ravir.

Les invités commencent à arriver, les enfants courent partout devançant les parents chargés de cadeaux. Certains vont directement à la cuisine pour embrasser Lucie et proposer de l'aide pendant qu'on entend la petite voix aigüe de Lou, la fille de Claude, appeler « Bababoule ! Bababoule ! Il est où Bababoule ? »

Lucie lui demande de ne pas parler si fort, son papi n'est pas sourd et s'il ne répond pas c'est qu'il est occupé. Lou prend un air renfrogné et s'en va d'un pas militaire vers la haie de buis au fond du jardin pour y bouder.

Elle a raison cette petite se dit Lucie, où donc est Bababoule, surnom donné par Lou à son bavard de grand-père mais très vite on a besoin d'elle à la cuisine, il est temps de mettre les gigots au four et de remonter les bouteilles de rosé de la cave.

Soudain, le klaxon tonitruant d'une grosse cylindrée fait faire un demi-tour à tout le monde en direction de la grille du jardin. Une Lancia rouge s'arrête, personne n'en descend. Qui cela peut-il être ? Quelqu'un qui cherche son chemin sans doute. Lou, curieuse comme une belette,  a retrouvé son Bababoule et le tire par la main pour aller voir de plus près.

La vitre fumée descend. Inconnu. L'homme de fort belle allure mais intimidé, reste muet. Les invités affluent autour de la voiture que déjà Lou est repartie auprès de sa grand-mère. Sur son insistance, Lucie ôte son tablier, replace ses cheveux et toutes deux arrivent en courant. À voir la tête que fait sa femme, Albert croit reconnaitre ce monsieur mais c'était il y a des années. C'est bien Gaston, le jeune homme qui était venu chez Lucie lui offrir un bouquet de fleurs quelques mois avant leur mariage. Albert s'approche et lance :

  • - Vous le faites exprès ou vous êtes inconscient? Monsieur, cela ne se fait pas de débarquer ainsi, on est en famille. Décidément, vous avez de la constance mais aucune éducation! Si, si, je me souviens très bien, n'est-ce pas chérie que nous l'avions mis dehors? Mais dis quelque chose! On l'a bien mis dehors ce prétentieux qui t'offrait des fleurs? Il le savait qu'on allait se marier! Un ami ne fait pas ça, il y a des choses qui se respectent dans la vie. Et toi Antoine, tu rigoles? T'étais au courant ?

Lucie se contente de sourire à son mari, le laissant dans un embarras total, un grand moment de solitude qu'elle finit par abréger car la situation l'a attendrie.

  • - Eh! Mon cher Albert serait-il toujours jaloux? Te voilà bien ridicule de me faire une scène pareille devant tout le monde. C'était il y a trente ans, te rends-tu compte? N'est-ce pas mon cher Antoine, vous n'avez pas oubliénotre fou-rire à l'époque ?

L'assemblée, réunie autour de Gaston enfin sorti de sa Lancia, se met à rire sauf Lou qui s'est agrippée à la taille de son grand-père. On ne se moque pas de son Bababoule !

Lucie présente Gaston, accueilli avec grande sympathie et l'annonce que le Champagne est  servi provoque un joyeux mouvement vers la terrasse. Tout le repas se déroule parfaitement et dans la bonne humeur. Le gigot découpé par les mains expertes d'Albert est cuit à point, les pommes rissolées sont fondantes à souhait, le rosé du Roussillon a été très apprécié et les tartes aux fraises simplement sublimes.

À présent que les enfants sont occupés à jouer dehors, l'heure de boire le café arrive. Albert  martèle son verre de petits coups pour obtenir du silence.

  • - Mon cher ami Antoine, chers amis, bien chère famille, ma douce et fidèle épouse, je viens de comprendre une chose importante: je sais à présent ce que signifie la sagesse, c'est attendre avec bienveillance et continuer d'aimer, soi-même comme ceux qui nous aiment, au rythme de l'évolution de chacun. Je regrette la mésaventure incongrue et déplacée dont vous avez été témoins.

Lucie ma chérie, je te demande pardon et, comme tu le dis parfois, je suis resté impétueux trop longtemps, j'ai agi comme un adolescent incapable de réfréner son exubérance. Ce que tu as pris pour de la jalousie n'en est pas. C'est de l'amour ! Et même si cela peut surprendre, c'est de l'amour comme au premier jour. Tu me manquais déjà avant que je te connaisse et je ne saurais vivre sans toi.

Et vous Gaston, vous serez toujours le bienvenu à la Bouchède.

Un grand merci à tous pour cette excellente journée et rendez-vous la prochaine fois, chez toi mon cher Antoine !
fleurs de Raoul Dufy

Par poudreurs d'escampette
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus