Paronymo P78 -Louis-
Il est notoire, depuis des lustres, belle lurette et quelques piges très sonnantes, que Pépin Duvergerdumasdulac est un homo. Pas gay, non, mais luron, oui, sans aucun doute, et même zigoto, un
vrai roger-bontemps. Mais voilà : une attraction paronymique exacerbée peu banale anime la locution de Pépin, en même temps qu'un strabisme divergent prononcé rend le personnage un peu
louche. Ce n'est pas sans conséquences sur sa conduite, jugée parfois surprenante. Nul ne s'étonnera donc qu'il ait élu résidence dans la ville de Nîmes, lui si fortement atteint
d'homonymie.
Pépin, bien sûr, aime les chats, ces animaux familiers hautement totémiques et
symboliques. Il passe le plus fou de son temps à tenter de faire passer ses chats par le chas d'une aiguille, comme d'autres cherchent à faire passer un chameau par le trou de la même aiguille.
Mais Pépin le sait qu'un chat n'est qu'un chameau. Il aimerait se confectionner un couvre-chef, un grand chapeau aussi large qu'un parapluie pour se protéger de toutes les tuiles et de tous les
os guignolants qui régulièrement lui tombent sur la tête. Un grippeminaud par-ci, un raminagrobis par-chas, et le tour serait joué : une protection hors pair assurée contre toutes les
infortunes, et les fils du destin noués pour ne plus laisser passer le moindre avaro, la plus petite avanie, le plus infime accroc. Pépin est homme à vouloir forcer l'impossible, le réduire à la
dimension d'un trou de souris. Il voudrait en découdre avec la fatalité.
Pépin ne quitte ses chats que pour son bureau, et ne quitte son bureau que pour
prendre « l'aire », comme il dit, pour trouver les surfaces, terrains sans revêtement goudronné, bitumé ou macadamisé. Va-t-en-terre résolu, il aime les sols naturels. Là, pieds nus, au
contact rude des chemins terreux et pierreux, ou dans l'intimité de la glèbe, là, dans l'élémentaire, il sait se faire taire, et, sans un mot, en silence, communier avec elle, avec la terre. À
l'écoute de la musique des sillons qui rainurent les sols en labours, de la mélodie du vent qu'accompagne la philharmonie des herbes dans les prairies, l'émotion l'envahit, les champs le
ravissent et l'enchantent de leur chant de terre, la terre immense, vivante, la terre mère. Dans une extase terrienne autant que solaire, il se sent alors renaître, il sent de nouvelles
forces vitales lui redonner la puissance d'éclore à nouveau, d'affronter encore tous les obstacles dans un élan de l'existence en terre à l'assaut du ciel, il sent en lui la sourde germination,
alors vient le temps convulsif, créatif, prodigieusement paroxystique, et de sa poche jaillit un stylo plume qu'il lève bien haut, en un geste solennel, hyperbolique et magnifique. Avec un grand
rire, il le tend très haut pour griffonner les nuages, et la nuée des feuilles blanches surgies d'une sacoche en bandoulière.
Il court sur le chemin de terre, s'interrompt, et, avant de reprendre sa
course, s'épanche sur papier blanc à poursuivre le grand dessein, le projet sublime, le plan de la très haute, de l'immense, de la très belle ziggourat qu'il construira bientôt de ses propres
mains, bientôt il posera la première pierre, dans son jardin. Son dessein se fait croquis, dessin, esquisse qu'il précisera méticuleusement à son retour, dans son bureau.
Il s'allonge parfois de longs moments sur le doux humus du sol, contemple,
immobile, la course des nuages et trace sur papier blanc ses pensées qu'il prononce à mi-mots. A mi-mots, il songe à toutes ces momies qu'il placera dans la haute tour néo-babylonienne, aux
hiéroglyphes à tracer pour l'éternité, mots mis sur pierre pour la postérité, il songe aux terrasses multiples qui s'étageront jusqu'à frôler le ciel.
Il s'assoit parfois de longs moments sur une souche d'arbre, et se représente
la machine qu'il placera au sommet de la ziggourat, sous l'arche aux sortilèges, la machine à tout coller, à tout unifier, tout ce qui est brisé, éclaté, rompu, tout ce qui cassé, fissuré,
disloqué, tout ce qui est partagé, tiraillé, écartelé.
Quand Pépin a évoqué son projet, hier, devant quelques connaissances, on l'a
qualifié de nouveau facteur Cheval. L'idée lui a beaucoup plu. Désormais il va s'atteler à la tâche, et chaque jour, fidèle au poste, et chaque nuit à la lueur de sa lampe frontale, il œuvrera,
tenace, persévérant, à l'accomplissement de l'édifice aux murs de pierres et de rêves, de mots et de songes.
Rappel de la proposition 78 « Un personnage : peut-être le début d’un
roman…. »
C’est une proposition « fil rouge » qui va se prolonger sur plusieurs séquences
Cette P78 va être pour vous, le début d’une série de textes, peut-être l’amorce d’un court
roman..
Comme Flaubert avec Emma Bovary, Vous allez devoir créer « un personnage ».
Dans cette proposition qui n’est qu’une première approche, vous vous contenterez de le faire découvrir au
lecteur. Un portrait placé un décor, en quelque sorte.
Faites-le aussi précis que possible car vous devrez, par la suite, si vous le souhaiter, prolonger cette première approche, et la confronter à d’autres pour mettre en scène votre personnage dans une
histoire.